La mystique du silence
Résumé






Ce livre " La mystique du silence " a été écrit en ermitage en Himalaya. Jacques Vigne vit depuis dix-sept ans en Inde le plus clair de son temps, et il aime y pratiquer le Yoga du nâda, le son subtil du silence. Il s'agit au départ d'un bruit produit naturellement par l'oreille (chuintement du sang dans les artérioles près de la terminaison du nerf auditif, etc...) Traditionnellement, on l'associe directement à l'écho de l'Absolu, une sorte de mantra tout à fait continu et sans prononciation syllabique. La perception de ce chant du silence au niveau de la tête permet en Yoga de faire monter l'énergie de l'attention à ce niveau. Dans le bouddhisme, on l'associe à la vacuité, dans le soufisme au centième Nom de Dieu qui n'est pas prononcé, dans la Bible à dabar, la Parole de Dieu qui est en même temps l'objet désigné par cette Parole, en l'occurrence l'Absolu. Saint Jean de la Croix en parle comme de la " musica callada ", la musique assourdie, et lui attribue une grande importance. Dans notre monde pollué par le bruit, l'écoute du silence est aussi importante que les grandes forêts qui transforment le gaz carbonique en oxygène.
  Pour présenter les choses, Jacques Vigne parle de la vie d'ermite en Himalaya et plus généralement des vertus de la solitude temporaire dans diverses traditions. Il commente aussi le " Je suis celui qui suis " de l'Exode, que Moïse a perçu dans la solitude du Sinaï, en le rapprochant de l'expérience de l'Etre-Conscience-Bonheur dans le Védanta. 

 

haut de page
Table des matières
Extraits choisis
Page d'accueil
Table des matières
 

[nous avons gardé les n°s de page pour donner une idée de l'importance relative des sections]

Avant-propos

Première partie : Ermite en Himalaya     4 

Portraits d'ermites
Nani Ma          5
Premananda          7
Jñananda          8 
Vandana          9
Nirgunananda          10

Etre seul avec le Seul : la vie d'ermite     12

Solitude et Absolu         12
Une existence intense         13
Contemplation et action        17
Transmettre          18
Le Shabbat ou l'ermitage hebdomadaire      20
Prométhée, l'enchaînement à la montagne et la pratique spirituelle   22
La tourterelle, évocation de la solitude et de l'amour dans le christianisme  24
L'ermite : universellement seul et seulement universel    26
Paroles de solitude         29
Histoires de départ         31
Assez dansé!          31
Faire face          32
Petit dérapage, grande dégringolade       32
Plus tard, plus tard         33
Tout de suite          34
 

Seconde partie : 'Je suis celui qui suis' - méditations sur Exode 3-14

Etre et devenir : interprétations juives du Nom divin
Résurrection et expérience de l'Etre pur : interprétations chrétiennes
Le Je et le Tu, ou les paradoxes non-dualistes de Martin Buber    41
Raimon Panikkar et l'expérience cosmothéandrique     44
Etre en soi, être en paix        45
Peur de l'Etre, peur d'être        50
'Qui est là? ?Personne!' ou le mythe de l'individu     52
Amour et  connaissance        57
 
 

Troisième partie : L'écoute du silence      60

Chapitre 1 Ce coeur qui bat au sein du silence                   61
L'écoute au coeur du corps         64 
Des mots qui nous parlent du silence       66 
Ces mythes et mystères qui ne sont pas si muets     68 
La ville d'Ys et autres récits         72 
Le diapason invisible          74 
La douce langue natale        76 
Le mental : labyrinthe au miroir et vallée aux échos     79
Amour et silence         81

Chapitre 2 Le Yoga, le son et l'ascension vers le silence vibrant de Brahman   85
Les védas: le mariage de Brahma et de la Parole       86
Les Upanishads : quand la flèche du Om touche la cible de Brahman  88 
Le shivaïsme du Cachemire : à l'écoute de la pulsation primordiale   93 
Le mariage de la conscience et du son intérieur : les Sants et Kabir   97 
Poésie et son du silence chez Kabir et les Sants      103 
Le Om entre science et symbole       105
 

Chapitre 3 Vide des paroles et vacuité ultime dans le bouddhisme  108
Concentration sans répétition et son du silence : le Yoga du Tibet   109
La tradition zen : le silence, moelle du corps subtil du maître   112
'Le son le plus fort est celui du silence' : Lao-Tseu et la sagesse
 de quelques étymologies chinoises       115 

Chapitre 4 Ecoute et éveil dans la tradition soufi     117
L'éveil de l'audition intérieure       117
Du Nom au Son : l'au-delà de la prière répétitive     120
Le baiser de Dieu à la flûte : amour et silence chez les soufis   121
Le minaret intérieur         122
'Mets le firmament sous tes pieds' : l'écoute non-duelle    123

Chapitre 5 Elie : l'expérience au sein du Dieu- silence     125 
'La voix d'un silence subtil' au centre du cycle d'Elie    125 
L'Horeb, ou le Mont de l'Epée       128 
Elisée : la lyre et l'extase        131 
Moïse et Elie: voie du Nom et voie du Silence      132 
Elie dans les Evangiles        133
La tradition d'Elie continue        135 

Chapitre 6 La parole non parole         137
La vibration originelle : dans le silence de l'Aleph       138
Illumination sonore           140
Le son comme pouvoir          141
Dieu monte parmi les acclamations        142 
 Rends-moi le son de la joie et de la fête        143
L'écoute non- duelle          144
Le son primordial dans la cabbale       145 

Chapitre 7 Le Verbe, vibration du silence divin      148
Verbe extérieur, verbe intérieur       148 
Le Verbe avant la création : le Prologue de Jean et le Nom au-dessus de tout nom149 
Jésus et la pédagogie de la Parole- Silence      152 
Les silences de Jésus          153
Un invisible qui n'est pas inaudible       154 
 La symbolique du Christ comme poisson en rapport
 avec le silence dans l'Eglise antique       158
Les moines, témoins du silence       160
Grégoire Palamas : de la lumière au son incréé     162
Eckhart et le maître-silence        164
'La mélodie qui défie tout poème': amour et silence chez les béguines  165
Jean de la Croix : à l'écoute du chant  serein des sirènes    167

Le monde du silence et les méditations d'un pasteur suisse    170
Le grégorien, ou les jeux du chant et du silence         171 
Pensées entre deux silences        173
Dernières réflexions         176 
Point d'orgue          177

Notes          & nbsp; 178

 

haut de page
Table des matières
Extraits choisis
Page d'accueil
Extraits choisis







Etre seul avec le Seul : la vie d'ermite

Solitude et Absolu

Le mot moine vient du grec monos qui signifie seul. Par ailleurs l'Absolu étant unique peut être évoqué par le terme Seul: en sanskrit par exemple, kevalam signifie à la fois seul et Absolu. Il s'agit d'un phénomène qu'on peut qualifier d'universel. 

A priori, la solitude correspond à une période intensive de l'itinéraire spirituel, permettant d'atteindre un certain niveau. De même, un étudiant qui prépare un examen se concentre sur ses livres et a tendance à rester isolé pour travailler intensivement. Reste à savoir quel niveau on veut atteindre. Les étudiants en troisième année de médecine peuvent travailler comme infirmier, mais la plupart choisissent de continuer jusqu'au diplôme de médecin, car ils savent qu'ils pourront alors rendre des services que ne peuvent rendre des infirmiers. Certains même décident de devenir médecins spécialistes et ils deviennent capables d'intervenir -en opérant à coeur ouvert ou dans le cerveau- comme ne peuvent le faire des médecins ordinaires. Il y a un certain nombre de gens qui rêvent de pouvoir passer des périodes en solitude. Dans mon cas, ce rêve se réalise.

On reproche souvent aux ermites de fuir le monde et sa lutte pour la vie. Certes, cela peut être parfois vrai, les misanthropes existent, mais ce genre d'apprenti solitaire ne tient en général pas longtemps dans ce type de vie. Le souvenir de leurs échecs dans le monde devient très intense et ils ne tiennent pas le choc de se retrouver à temps plein en face des côtés sombres d'eux-même. Ceux qui prétendent que la vie de solitaire est une solution de facilité prouvent simplement par là qu'ils ne s'y sont pas essayés sérieusement. Il faut comprendre aussi que dans le monde la plupart des gens se fuient eux- même, qui dans les plaisirs de la consommation, qui dans le travail ou le désir, voir la névrose de reconnaissance sociale, ou certains dans des actions qui paraissent assez nobles de l'extérieur mais qu'ils utilisent comme prétexte pour ne pas faire face à eux-même. Il y a une très belle ode mystique de Rumi dont le refrain dit simplement :'Arrête-toi ici!'. C'est ce que fait l'ermite. Il sait 'se déposer' -comme on dit dans certaines provinces pour 'se reposer'...

Dans la vie habituelle, on est entouré de toutes sortes de supports qui tiennent la place symbolique de la mère nourricière. Le mari est ainsi entouré par sa femme qui elle-même est également soutenue financièrement par son époux. Les religieux ont tendance à se regrouper dans une institution-mère, qui les nourrit et protège. L'ermite, lui, mange seul ce qu'il a préparé de ses propres mains. Il n'a pas l'illusion d'être pour cela complètement indépendant du reste du monde, car il sait bien qu'il n'a pas cultivé tout ce qu'il mange, et que peut-être il vit de donations de fidèles. Mais il a quand même plus d'indépendance que beaucoup d'autres.

S'il monte en solitude, ce n'est pas par orgueil, c'est par humilité. Il ne fait que se laisser aller à une inspiration forte comme une aspiration, un courant d'air ascendant qui le porte comme l'oiseau sur les flancs d'une crête. A partir d'un certain niveau d'intensirté intérieure il s'aperçoit qu'il ne peut être au four et qu moulin à la fois, qu'il a chaque pied dans deux barques qui s'écartent, et il décide de s'asseoir dans celle de la solitude pour la grande traversée. A ce moment-là il se retire -s'il a la chance d'en avoir la possibilité; mais à long terme, ne crée-t-on pas sa propre chance? N'invente-t-on pas ses propre possibilités? On parle traditionnellement de passer "quarante jours", c'est-à- dire de nombreux jours dans le désert. Il s'agit aussi d'une "mise en quarantaine" : on veut être sûr qu'on n'a pas développé certaines maladies de l'âme, et le fait de rester "quarante jours" à s'observer nous permet de vérifier ce que nous avons ou non comme maladie en germe au fond de nous. Dans l'Eglise grecque vers le Ve siècle, on avait tellement confiance dans les moines et ermites que c'était parmi eux qu'on recrutait les évêques. C'est une tradition qui a tendance à perdurer jusqu'à nos jours dans l'Eglise copte.

Pourquoi être ermite en Himalaya particulièrement? Il y a en fait deux sources principales pour les religions du monde: Jérusalem et l'Himalaya. De nos jours, Jérusalem n'est pas si paisible, les tensions là-bas occupent une bonne place des nouvelles internationales. Pour les non-dualistes, les védantins, les bouddhistes, l'Himalaya est la source. L'Himalaya tibétain fait moins parler de lui que Jérusalem, mais a en fait de sérieux problèmes avec l'occupation chinoise, qui ne seront vraiment résolus que quand il retrouvera son indépendance complète. L'Himalaya népalais et indien continue une vie traditionnelle, et même la région des montagnes au-dessus de Delhi a gagné un statut de province indépendante en novembre 2000, ce qui lui permettra de mieux protéger sapersonnalité. Parler de vie traditionnelle ne veut pas dire que tous les sadhus de l'Himalaya soient des saints, loin s'en faut. Comme les paysans locaux, la plupart fument beraucoup de marijuana, le chanvre poussant un peu partout. Comme eux également, ils sont souvent illettrés et ne connaissent guère leurs propres Ecritures sacrées. Certains sont même des délinquants ou d'ex-agitateurs politiques qui se cachent de la police sous un habit de sadhu dans des régions reculées de montagnes. Mais de même que les mauvaises herbes servent de terreau aux fleurs et font ressortir leur beauté, de même cette masse de sadhus en eux-même peu recommandables créent une toile de fond de vie solitaire d'où se détachent quelques vrais saints.

Des fenêtres de mon ermitage, je vois des pics à 6000 ou 7000 m qui sont à la frontière du Tibet. Juste derrière, on sent sa présence formidable. Même si, comme nous l'avons dit, le bouddhisme en tant que tel a de nombreux ennuis là-bas à cause des persécutions chinoises, il semble qu'il y a des ermites discrets qui y poursuivent assez bien leur tradition. J'avais rencontré il y a deux ans à Svayambunath un tibétologue américain qui revenait d'un voyage en équipe à la rencontre des ermites du Tibet, il m'a dit avoir eu nombre d'entretiens passionnants. Le Bouddha et Shankaracharya, chacun à leur manière, ont prêché une voie de la Connaissance. Le Bouddha est né à Lumbini, juste au pied de l'Himalaya, et Shankaracharya est mort près d'une source du Gange et de la frontière du Tibet à Jyosimath, nom qui signifie 'le monastère de lumière'.

Une existence intense

Si l'on monte en solitude, comme on disait au Moyen-Age, c'est qu'on recherche une intensification de la vie spirituelle. Le rayon de la lumière intérieure, de dispersé et déphasé qu'il était, devient cohérent comme un rayon laser et il acquiert à ce moment- là l'énergie nécessaire pour être utilisé dans la micro-chirurgie des zones reculées du psychisme. Il se passe une imprégnation par le spirituel toute la journée et qui continue pendant la nuit, selon la parole du Psame : Je m'éveillais, et j'étais encore avec Toi (Ps 139 18). Bien que l'essentiel soit la qualité, la quantité de temps consacré à la pratique a son importance, et pour cela une solitude où l'on est libéré des travaux extérieurs est une grande aide. Si on met du linge à tremper, il faudra attendre un certain temps pour que la saleté s'en détache facilement. Si on allume un feu, il faudra attendre aussi un petit peu de temps pour que tout le bois prenne y compris les grosses bûches. Si on cherche à éliminer des mauvaises herbes en les privant d'eau, il faudra aussi patienter un certain nombre de jour pour qu'elles meurent complètement. Sinon, elle reprendront vie dès qu'on les arrose un minimum. Si on veut purifier une cruche remplie d'eau sale, en supposant qu'on ne puisse jeter celle-ci, il faudra prendre un certain temps pour y verser de l'eau propre afin que celle qui est sale se dilue progressivement. 

L'éveil de la lumière intérieure est le grand compagnon du solitaire. On raconte que Bodhidharma a fait sept jours de retraite auprès du tombeau de son père, un homme juste qui venait de mourir d'une maladie douloureuse: cela avait frappé son fils. On lui demanda après cette semaine ce qui s'était passé, il a répondu de la façon laconique qui sied aux maîtres du T'chan : "J'ai voulu voir où avait été mon père, mais je n'ai rien vu d'autre que le soleil qui brille sur la terre et dans le ciel". C'est la manière dont l'ermite résoud ses deuils et autres frustrations. Les mots même solitude et soleil semblent s'aapeller mutuellement. L'écoute du son du silence dans la solitude peut aussi devenir intense et évidente comme le soleil dans le ciel; on y rentre cependant progressivement, comme un pèlerin parvenant sur un haut-plateau est immergé de plus en plus dans le son du vent qui le balaye.

L'ermite n'est pas porté à l'introversion, mais à l'introspection. Par là, il faut comprendre que son sens de la vie intérieure n'est pas le résultat d'un trait de personnalité auquel il ne peut rien, l'introversion, mais au contraire est le fruit d'un choix conscient et libre de regarder vers le dedans, l'introspection. Certes, Dieu, le Soi sont pareils partout, mais le chercheur spirituel, lui, ne l'est pas; il est beaucoup plus réceptif dans la solitude. De même, l'eau du caniveau et l'eau de la source sont composé d'une même molécule, mais on préfère quand même boire de l'eau de source.

Encore plus que s'il agissait dans le monde, l'ermite a le sens du travail bien fait et la volonté de réussir dans ce qu'il a entrepris, c'est-à-dire la maîtrise de son mental et l'union au Divin. Quand on est seul dans une nature belle et paisible, il devient évident que la souffrance et l'agitation qu'on ressent vient du mental, et cette prise de conscience est le début de la sagesse. On développe alors un sens aigu de l'absurdité de ce manège intérieur qui couvre le bonheur absolu qui est là, présent par dessous, aussi proche qu'une pierre blanche dans le creux de la main. Le sens du bonheur absolu est favorisé par une relation directe avec la nature environnante, mais surtout par unce communion intime avec notre vraie nature sous-jacente.

L'égo est sans cesse renforcé par le jeu relationnel, bien qu'il puisse s'atténuer parfois jusqu'à un certain point si les relations sont bien comprises. La raison d'être de l'égo, sa manifestation première, c'est de prouver qu'on est supérieur aux autres. Quand on est seul dans la nature à long terme, tout ce jeu factice tombe de lui-même. Comme dans un mélange au repos, l'égo décante, se dépose au fond. Le psychisme -composé d'agrégats comme disent les bouddhistes- une fois au silence se 'dé-compose' en éléments simples, et ce à la plus grande joie du sujet. On dit de quelqu'un qui pense trop vite qu'il a "un petit vélo dansla tête". Si on réussit à arrêter complètement le vélo ne serait-ce que quelques secondes, il s'effondrera de lui-même. Il en va de même avec le mental, qui ne tient debout que grâce à son mouvement perpétuel. 

Le peuple a dit a Moïse lors d'une phase difficile de l'Exode : Laisse-nous servir les Egyptiens, car nous préférons servir les Egyptiens que mourir au désert (Ex 14 12) L'ermite, lui, préfère "mourir au désert" que de servir les Egyptiens, car il sait qu'en fait cce n'est que l'égo qui meurt. Ceci dit, il faut des bases spirituelles solides pour pouvoir vraiment bénéficier de longs temps libres. Pour beaucoup, le proverbe "l'oisiveté est la mère de tous les vices" a plutôt valeur de loi : même les ermites confirmés m'ont dit qu'ils arrangeaient leur emploi du temps pour ne pas avoir une miniute d'oisiveté du matin au soir. Leurs activités, y compris les pratiques spirituelles, s'enchaînent selon une succession serrée, moyennnant quoi le mental a moins l'occasion de tourner à vide. Ainsi, Vijayananda, ce Français que je connais, disciple de Ma Anandamayi, a pu rester six ans dans une maisonnette en pleine montagne. Au début, il passait quelques heures chaque jour à écrire un petit livre, mais rapidement il n'a plus fait que méditer et marcher dans la montagne, il ne lisait ni les nouvelles ni des textes spirituels. Il dit que la solitude a deux grands intérêts : ralentir le mental, le rendant ainsi beaucoup plus facile à maîtriser, et vaincre la peur, car on est exposé dans la solitude complète aux agressions : même en Inde où la religion est assez respéctée, il arrive que des solitaires se fassent assassiner pour leur voler quelques centaines de roupies et une batterie de cuisine. 

A l'opposé des moines, il y a malheureusement trop de gens qui ne savent pas bénéficier de leur temps libre : me revient à l'esprit une statistique de divorces chez les ouvriers de Volkswagen quand les usines ont réduit de cinq heures ou plus le temps de travail hebdomadaire: les cas de séparation du couple avaient augementé, en clair, les ouvriers et ouvrières avaient utilisé leur temps libre au retour de l'usine pour se créer des problèmes et se chamailler encore plus que ce qu'il faisait avant, ou aller voir ailleurs, d'où recrudescence des cas de divorce. 

Ceux qui suivent une voie de bhakti (dévotion) ou de jñana (connaissance) peuvent faire leurs pratiques dans le monde; mais ceux qui souhaitent l'éveil de la kundalini sont bien mieux en solitude. L'érémitisme est pareil à un barrage sur la rivière, permettant à l'eau de monter et de former le lac de l'énergie intérieure. De plus, il faut que l'aspirant apprenne à distinguer un éveil authentique de cette énergie d'une réaction des émotions perturbatrices de base comme la colère ou le désir. Les deux mouvements suivent en fait le même axe mais en sens inverse. Pour ce faire, le pratiquant se trouve mieux en solitude, car il n'a personne sur qui projeter sa colère ou son désir et il devient évident à ses yeux qu'il est le seul responsable de ce qui se passe en lui, que ce n'est que lui qui a été le primum movens des perturbations émotionnelles qu'il doit traverser.

Du point de vue de la non-dualité également, la vie d'ermite peut être très enrichissante. Se désidentifier de la conscience du corps pour être immergé dans la joie intérieure n'est pas une mince affaire. Il faut une pratique intensive pour arriver par exemple au niveau de ce moine errant qui s'était fait assommer par un malfaiteur : quelqu'un qui le connaissait un petit peu le recueille, le fait revenir progressivement à la conscience et lui donne du lait à boire. Pour tester s'il reconnaissait le monde extérieur, il lui demande: "Qui est en train de te donner à boire?" Et le moine, un védantin pur, de répondre: "Celui qui m'a assommé est celui qui est en train de me donner à boire."

Quand Milarépa a commencé à vivre dans une grotte, il a dit : "Maintenant, je peux commencer à être enfin continûment avec mon guru". C'était paradoxal, car juste avant il habitait dans la maison même de son guru, Marpa, avec la famille de ce dernier et quelques condisciples; pourtant, dans la grotte, le souvenir du guru extérieur et le contact avec le guru intérieur qui n'est autre que le Soi pouvait être continu, alors que dans la maison de Marpa il était sans cesse dérangé. De plus, le maître spirituel a eu aussi cette expérience de solitude et c'est de là qui jaillissent les paroles qu'il adresse au disciple. Quand celui-ci se retrouve dans la même situation de pratique intensive, le souvenir des moindres paroles de son maître résonnent dans sa conscience comme un mantra, elles sont grossies comme au microscope et il peut en percevoir les tenants et les aboutissants. C'est dans ce sens qu'on dit en Inde mantra-mulam guru- vakyam, "la racine du mantra, c'est la parole du guru".

L'Absolu est une masse infiniment dense de conscience-bonheur. Les gens du monde l'oublient, le mystique s'en souvient; il veut s'y replonger. Certains psychologues pourraient critiquer cette vision comme un désir de fusion régressive, mais celle- ci est le résultat d'un attachement pur, alors que la véritable fusion mystique est la conséquence spontanée d'un pur détachement. Fusion est détachement sont comme les deux rennes d'un cheval, si on les tient fermement en main la progression se fera dans la bonne direction. Sans fusion il n'y a pas de joie, et sans joie il n'y a pas de mystique; mais sans détachement il n'y a pas de liberté, et sans liberté il n'y a pas non plus de mystique.

Tout le monde peut avoir des expériences de joie intense, des 'expériences de sommet' comme les a appelées A.Maslow, mais un état de joie permanente est une réussite rare, et qui se mérite. Un travail prolongé dans la solitude est une grande aide dans ce sens. Ascèse signifie au départ en grec excercice sportif : dans les deux cas, il y a un dépassement de soi-même qui crée une joie intérieure. On savait déjà que la sensation euphorique qui dans le sport vient après un effort soutenu était liée à la production d'endorphines; depuis, j'ai établi un début de preuve (dans Méditation et psychologie), par une auto-expérimentation simple, qu'il y avait un lien entre endorphines et expérience de joie intérieure en méditation. La régularité et le silence sont le pain quotidien de l'ermite. Pour les gens du monde, l'absence de bruit et de stress crée une sorte de panique, et ils sont pris dans un cercle vicieux à la façon des drogués, où l'absence de stress est un stress supplémentaire qu'on fuit en se plongeant dans plus de stress...C'est en d'autres termes une addiction à l'adrénaline. Ils ont peur de couper les "connections" avec les autres car ils pensent qu'on leur dira à ce moment- là "tu déconnectes", au sens de "tu deviens fou".

Eugen Drewermann a écrit un livre intitulé La parole qui guérit, et du point de vue du thérapeute, c'est vrai que la parole a un pouvoir de guérison; mais si je devais rédiger un ouvrage sur la vie d'ermite, je l'intitulerais plutôt Le silence qui guérit. Pour ceux qui sont mûrs, il n'est de maux que le silence ne finisse par soigner. Il s'agit d'une idée fondamentale du monachisme ancien. Saint Antoine, le "Père des moines" et le fondateur de la vie monastique chrétienne avait un disciple, Saint Arsène, qui vivait au désert. Une des questions régulières qu'il se posait à lui-même, comme un koan, était :'Qu'est-ce que je suis venu faire ici?' C'était un moyen simple mais efficace de faire en sorte que sa vie d'ermite ne s'assoupisse pas dans l'habitude, mais puisse rester une vie intense.
 
 
 
 

Contemplation et action

Le rapport de ces deux pôles de l'existence est une question âprement débattue depuis fort longtemps. Dans le Mahabharata, il y a de longues discussions pour savoir s'il est meilleur de verser le sang des membres même de sa propre famille dans une guerre juste ou d'abandonner la partie et de partir pour la forêt. En résumé, les chefs du clan des bons, les Pandavas, résolvent la question en suivant leurs devoirs de chevalier (kshatriya), c'est-à-dire en se battant et en remportant la victoire. Ensuite, ils renoncent aux biens du royaume qu'ils ont reconquis, partent dans l'Himalaya et meurent près de la source du Gange à Badrinath. Seul Youdhisthira, le frère aîné, obtient la grâce d'aller dans son corps au ciel à cause de son sens aigu de la vérité et de la fidélité.

Dans l'Evangile, le Christ dit clairement que des deux soeurs, Marie la contemplative et Marthe l'active, "c'est Marie qui a choisi la meilleure part". Ceci dit, cela n'a pas empêché ses disciples d'êtrre fort actifs, à part probablement Saint Jean. Tout cela est une question de vocation. Un véritable ermite est en harmonie non seulement avec la nature, mais ausi avec la société. Dans ce sens il prie chaque jour pour le bien du monde, et il croit à l'efficacité de sa prière. Comme dit le Bouddha : "En se protégeant soi- même, on protège les autres et en protégeant les autres, on se protège soi-même."

Beaucoup d'ermites, après une période de solitude, veulent consacrer une partie de leur temps au service social ou à l'enseignement, et pour cela se lancent dans la construction de centres ou ashrams Souvent, ils se font piéger dans l'enchaînement des réalisations matérielles et sombrent dans l'activisme. Il y a une histoire célèbre à ce propos, celle d'un novice auquel son maître conseille d'aller méditer douze ans dans la forêt. Il lui donne un mantra, l'installe à un endroit et lui dit qu'il repassera après cette période pour savoir s'il a des questions. Au début tout allait bien, le novice allait mendier sa nourriture une fois par jour au village, et sinon faisait ses pratiques. Le soir, il lavait son seul vêtement, un koupinam (une sorte de caleçon) à sécher sur un rocher, dormait nu et s'habillait de nouveau le lendemain matin. Mais voilà qu'un jour il s'est aperçu qu'il y avait un trou dans son koupinam; il l'a réparé comme il a pu, mais les trous se sont répétés les nuits suivantes, faits par une souris qui passait par là. Finalement, les villageois lui offrent un nouveau koupinam, mais celui-ci ce fait aussi grignoter. De koupinam en koupinam, on lui propose de lui donner un chat pour faire fuir la souris. Comme le novice ne savait pas dire non, il accepte. Puis il se met à mendier chaque jour du lait pour nourrir le chat....On finit par lui donner la vache pour le lait, le champ pour la vache, les ouvriers pour le champ et finalement, une femme pour gérer toute cette entreprise. Au bout de douze ans, le guru revient, ne reconnaît rien du paysage de forêt car tout avait été défriché. Il interpelle un ouvrier et lui demande : "Dis-donc, tu n'as pas vu un ermite qui était dans ce coin-ci? Sans doute a-t-il dû s'enfuir à cause de la foule qu'il y a ici maintenant!" L'ouvrier répond: "Je ne sais pas; je viens dêtre embauché.. mais demandez au patron, il est là depuis longtemps." Quand le 'patron' reconnaît son guru, il réalise ce qui s'est passé en un flash, tombe à ses genoux et lui dit: "Pardon, pardon, tout ça, c'est à cause d'un trou dans mon koupinam!'"

En Russie soviétique, il étit illégal de ne pas travailler : le stakhanovisme était l'idéal, et la productivité était quasi divinisée au sein de cet univers sans Dieu. Dans la société de consommation occidentale, quelqu'un qui n'est pas productif extérieurement est aussi considéré comme un gêneur car il oblige indirectement les gens à remettre en question leur train-train quotidien. Il est vécu comme "un empêcheur de tourner en rond", ce qui peut sembler une insulte mais est en fait dans son cas un éloge... Pourquoi les gens passeraient-il leur vie à tourner en rond comme des chevaux de bois dans le carroussel social, en répétant toujours les mêmes tours et le même manège qui n'amuse même plus les enfants?

Le besoin de reconnaissance sociale peut ausi faire dévier un ermite du travail qu'il a à faire sur lui- même. Pour devenir connu, il faut savoir tirer un certain nombre de ficelles. Celui qui a compris cela n'a pas obligatoirement envie de les tirer toute sa vie pour devenir de plus en plus connu. Il peut aussi décider d'arrêter ce jeu-là, de s'extraire de l'engrenage, de se consacrer à son travail intérieur et de devenir par exemple ermite. On raconte à ce propos que Nasrudin, qui était à cette époque-là bien tranquille dans son coin, a reçu la visite de gens qui l'ont supplié de venir parler à la mosquée le vendredi. Il a d'abord refusé, mais ils l'ont imploré en lui disant: "Avec toutes les pratiques spirituelles que tu as faites, tes discours seront merveilleux". Finalement, il est bien obligé d'accepter d'y aller. Quand il est devant l'assistance, il leur demande: "Savez-vous de quoi je vais vous parler?" "Non! Non!" "Alors, pourquoi m'avez-vous fait venir?" Le vendredi suivant, on réussit à le décider à retourner à la mosquée. Il repose la même question à l'assistance. Cette fois-ci, ils avaient prévu le coup et s'étaient donné le mot d'avance: la moitié des fidèles répond "Non! Non!" tandis que l'autre moitié répond "Oui! Oui!". Et Nasrudin de conclure en s'en allant : "Que ceux qui savent enseignent ceux qui ne savent pas!"

On reproche parfois aux ermites de se donner beaucoup de mal pour rien avec leur renoncement. Mais quand je vois la quantité d'énergie et d'anxiété que dépensent les gens dans le monde juste pour survivre, payer les factures à la fin du mois, avoir quelques distractions et rendre service uniquement aux gens qui leur rendent service en retour, quand je constate aussi le peu de temps qu'ils ont pour leur vie intérieure, je me dis que ce sont eux les renonçants, et non pas les ermites. Il n'est pas contradictoire pour un solitaire de se tenir un petit peu au courant de la marche du monde, en lisant rapidement un quotidien par exemple. S'il est réellement un avec le monde, il ne doit pas être complètement coupé de ce qui s'y passe. Par contre, je ne vois pas l'utilité qu'il aurait par exemple de la télévision. La plupart des gens qu'on y voit, pris dans les feux de l'actualité, transmettent une vibration de stress ou d'agressivité, ou tout simplement de bêtise dont l'ermite n'a pas besoin. Il souhaite connaître les nouvelles objectives, mais ne recherche pas les émotions quji y sont d'habitude associées. Il y a à la fois opposition et complémentarité entre la spiritualité des ermites et les sociétés avec leurs religions. Comme les forêts vierges, les solitaires absorbent les gaz nocifs émis par les sociétés et leur renvoient de l'oxygène; sur un plan d'écologie subtile, on pourrait dire que la communauté des hommes est un corps, et les ermites en sont les poumons.

Transmettre

Il ne manque pas d'exemples d'enseignants spirituels qui, avant de communiquer sont passées par de longues périodes de solitude, ou au moins de silence. Mâ Anandamayi a vécu cinq ans en silence entre vingt et trente ans, et trois ans dans la solitude à Dehra-Dun entre 35 et 40 ans. Krishnamurti, entre le moment où il abandonné son rôle de Messie appointé par la Société Théosophique au début des années trente et celui où il s'est mis à enseigner régulièrement en Inde et de par le monde, a vécu environ dix-sept ans tranquillement à Ojhai en Californie, ayant comme principale activité des promenades dans la forêt. C'était une forme de vie d'ermite. Il y a aussi l'exemple d'un enseignant religieux indien peu connu en France, Shri Ram Sharma. Il a fondé un mouvement religieux important au sein de l'hindouisme. Il était un combattant de l'indépendance indienne et un réformateur social. Il a décidé -pour mûrir ses projets- de passer quatre ans par périodes en solitude dans l'Himalaya et ensuite a developpé son mouvement appelé Shantikunj, basé à Hardwar au nord de Delhi. C'est une organisation qui a quatre mille branches surtout en Inde, mais aussi dans 80 pays, et donc le journal est lu par environ un million de personnes. Quand après sa mort il y a une dizaine d'années on a organisé un rituel funéraire, 700000 personnes sont venues y assister. Dans son autobiographie, Shri Ram Sharma attribue clairement ce succès aux tapasyas (pratiques spirituelles intenses) qu'il a faites dans sa jeunesse, en particulier dans l'Himalaya.

La vie d'ermite est une aventure, Saint Jean de la Crois parlerait de buenventuranza, à la fois bonne aventure et félicité. Si on demande au solitaire quand s'achèvera sa période de retrait du monde, il ne pourra pas répondre. Il cherche à laisser se révéler en lui la Pure Conscience. Quand celle-ci se manifestera, c'est elle qui décidera quoi faire ou ne pas faire.

La plupart des gens ne comprennent pas l'utilité et la sagesse de la vie d'ermite. Tant mieux pour ceux-ci, car sinon ils seraient envahis par les foules qui viendraient leur demander conseil et ne pourraient plus en pratique être solitaires. On demandait un jour à un soufi qui lisait la nuit dans une grande chambre pourquoi il avait mis une petite bougie près de son livre et la grande lampe de l'autre côté de la pièce. Il a répondu : "afin que les moustiques et papillons aillent de l'autre côté et me laissent lire tranquillement." Le défaut de beaucoup d'occidentaux, c'est qu'une fois qu'ils ont eu deux ou trois expériences spirituelles, ils veulent se mettre à les communiquer urbi et orbi. Nisargadatta qui en voyait passer un certain nombre dans sa petite pièce de Bombay disait d'eux à peu près ceci : "Dès qu'ils ont un début d'éveil de la kundalini, à la place d'aller en solitude pour la développer et stabiliser, ils se marient et ouvrent un centre d'enseignement spirituel..."

On raconte l'histoire de Swarnakesha, nom qu'on pourrait traduire par Boucle (kesha) d'Or (swarna). Il avait été longtemps un ermite tranquille dans la vallée du haut Gange. Un jour cependant, il a eu envie de descendre dans la plaine, ce qu'il fit. Là-bas, il s'est mis à prêcher un petit peu, avec un certain succès dû en partie à sa belle chevelure blanche-dorée. Un jour une jeune femme qui venait de perdre son enfant est venu le voir en lui disant :'Tu es un grand ascète, tu peux ressuciter mon fils unique, c'est sûr et certain!' Plutôt ennuyé et ne sachant que faire, Swarnakesha s'est arraché une boucle de cheveu et l'a donné à la femme en lui disant de la ramener chez elle et de la poser sur le front de l'enfant. Sitôt dit, sitôt fait, et voilà le garçon qui ressuscite! Le bruit se répand et des gens de plus en plus nombreux viennent demander des 'boucles d'or' magiques. L'ex- ascète, amusé au début se prête au jeu, mais finalement s'énerve, essaie de se dégager; la populace ne veut rien entendre et dans son avidité pour les grigris se jette sur lui de façon si brutale que son pauvre crâne saigne abondammant et est souillé par la poussière du sol dans la bagarre. L'infection s'y met, elle dégénère en septicémie puis en abcès au cerveau et le pauvre vieil homme décède en trois jours, victime de son succès -et victime quelque part de lui-même.
 
 
 
 
 
 

Le Shabbat, ou l'ermitage hebdomadaire

Le judaïsme n'a pas développé la vie érémitique, mais son insistance sur le Shabbat est à mon sens un désir d'introduire ses qualités principales à l'intérieur même de la vie dans le monde. Les durées du repos du samedi et dees retraites d'ermite ne sont bien sûr pas les même, mais les deux démarche ont beaucoup en commun, elles sont animées par la reconnaissance de l'importance du repos spirituel. Même dans notre société moderne, il arrive qu'on prenne des mois ou des années sabbatiques pour faire autre chose, ou ne rien faire, ce qui est en fait le plus difficile. Nous allons illustrer cela par quelques réflexions et citations ci-dessous. Pour ce qui est de la tradition du Shabbat lui-même, nous nous appuierons sur le livre d'Abraham Joshua Hershel qui était un responsable religieux et écrivain bien connu du judaïsme américain dans les années cinquante.

Hershel commence par une constation de bon sens mais qu'il est utile de rappeler dans une société matérialiste obsédée par la productivité : l'être humain n'est pas une bête de somme, il a le droit au repos. La capacité de s'arrêter à intervalle hebdomadaire dans sa lutte pour la vie est une carctéristique importante de sa conscience humaine. En fait, dans le Shabbat traditionnel, les bêtes de somme ont d'ailleurs elles aussi droit au repos... Bien que le Shabbat ait été dernier jour dans la création, il a été le premier en intention, car c'est le repos qui est la base et matrice de tout travail et de toute activité. Tous les jours sont bons, mais le septième est sacré, c'est-à- dire étymologiquement mis à part, séparé. Le Shabbat n'est pas un interlude, mais un sommet de l'expérience de vie qui revient régulièrement. Il est comme une cathédrale taillée dans la pierre du temps, un espace vide où la prière a la capacité de résonner. Le Shabbat est aussi bien sûr une célébration de l'unité familiale. Même si le père court toute la semaine dans des villes de province comme représentant et couche dans des hôtels, il se fera une règle d'être présent à la maison dès le vendredi soir pour le dîner avec le plat de poisson et dire la bénédiction sur le vin. C'est quand il y a des quartiers juifs séparés — comme celui qui rassemble les juifs conservateurs à New-York dans Brooklyn ou comme dans certaines villes arabes — que l'arrêt complet du Shabbat est spectaculaire. Les gens n'utilisent plus les voitures et se promènent à pied en famille de façon relaxée. Là où les juifs sont dispersés, il passe par contre plutôt inaperçu.

Une tradition rapporte que "les anges ont six ailes, une pour chaque jour de la semaine, avec lesquelles ils chantent leur chants; mais elles restent silencieuses le jour du Shabbat, car c'est alors le Shabbat lui-même qui entonne une hymne à la louange de Dieu". Le silence en soi-même est louange pour celui qui le vit avec une conscience spirituelle. "Le mode sans Shabbat serait un monde sans vision. Ce repos est une fenêtre dans l'éternité qui s'ouvre en direction du temps" Il est un conduit par lequel le souffle de l'âme peut s'engouffrer: les mots nefech, âme et nafach, se reposer, sont pratiquement les mêmes en hébreu. Quand on dit Et le septième jour, il chôma et se reposa (Ex 31 17), c'est le terme nafach qui est utilisé, avec donc une nuance de "il a repris son souffle" ou "il est revenu à son âme". Cependant, les meilleures choses peuvent avoir aussi leur ombre. Dans ce même texte de l'Exode, YHWH répète par deux fois : Quiconque profanera le Shabbat sera mis à mort ( Ex 30 14, 15) et répète cette condamnation une troisième fois en 35 2. Cette ukase est mise à excécution en Nb 15 32-36 quand un pauvre gars a osé ramasser du bois un jour de Shabbat; il est traîné en dehors du camp par la populace excitée par Moïse, lui-même inspiré directement par YHWH -soutient le texte- et lapidé jusqu'à ce que mort s'ensuive. Les meilleures lois spirituelles deviennent nuisibles quand elle sont imposées avec fanatisme.

Il y a une histoire intéressante de Siméon bar Yohai et de son fils. Ils avaient condamné sans appel la civilisation matérialiste de l'occupant romain, c'était au second siècle de l'ère chrétienne. Peu enclin au dialogue, le gouvenrnement de l'époque les avait fait rechercher pour les excécuter. Ceux-ci se sont réfugié pendant douze ans dans une grotte et ont étudié la Torah, mais quand ils en sont ressortis, ils avaient une telle colère contre le monde extérieur que tout ce qu'ils regardaient étaient détruit par le feu; à tel point qu'une voix céleste a dû intervenir et leur demander : "Etes-vous sortis pour détruire ce monde que j'ai crée? Retournez encore douze mois dans votre grotte pour bien examiner cette question!" Au bout donc d'un an supplémentaire de retraite, les voilà de nouveau dehors une veille de Shabbat et ils rencontrent un vieil homme avec deux bouquets de myrte en main. Il leur explique que c'est en honneur du Shabbat (le myrte est l'herbe utilisée aussi pour les mariages, le jour de repos est comparé à une jeune mariée qu'il faut accueillir avec tous les honneurs possibles). A ce moment-là, ils réalisent qu'il ne manque pas de spirituels craignant Dieu parmi ceux qui vivent dans le monde, et ils retrouvent la paix de l'esprit. Il faut se souvenir que Simeon bar Yohai est considéré par la tradition comme le père de la Cabbale, même si celle-ci n'a atteint la forme que nous connaissons qu'un millénaire plus tard. Quelque chose d'aussi important que cette science ne pouvait pas être attribué à quelqu'un d'autre qu'un ermite, car treize ans dans une grotte donne le droit d'être appelé ermite, même si la tradition juive ne reconnaît pas le monachisme en tant qu'institution.

Le Sabat est pour beaucoup de ceux qui l'observent le seul jour de la semaine où les heures ne se bousculent pas les unes les autres. Il est le couronnement de la création, mais il l'a en quelque sorte aussi précédé, car la grande paix qui régnait alors était une forme de Shabbat éternel. Le Shabbat hebdomadaire représente une plage de temps libre nous permettant de nous replonger à intervalle régulier dans l'océan du son primordial qui n'est pas différent du silence présent.

Le mot menuha en hébreu signifie plus que repos, il signifie aussi contentement, bonheur, vie épanouie et finalement vie éternelle. En cela, c'est une notion proche de shanti en sanskrit qu'on traduit en général par paix mais qui a en fait un sens plus global. Le psaume 23, de David, commence ainsi : Le Seigneur est mon berger, rien ne me manque. Sur des près d'herbe fraîche il me fait reposer. Vers les eaux du repos il me mène, il y refait mon âme. Ici, repos traduit le pluriel menuhot.

Même les symboles se mettent au repos le jour du Shabbat, on n'a pas besoin d'objets rituels pourtant courants dans les autres jours de fêtes, on ne porte même pas les phylactères signes de l'Alliance : c'est la Shabbat lui-même qui est le signe.

Nous avons vu qu'Israël accueille la journée du Shabbat comme une jeune reine qui vient pour le jour de ses noces. Quand on dit à la fin de la journée de repos sacré "Vous êtes un", cela évoque le rituel de mariage. Le mot correspondant au mariage en hébreu signifie aussi sanctification, qui et utilisé aussi pour le Shabbat. Celui-ci est un temps mis à part régulièrement pour que les fidèles puissent progresser degrè par degrè vers a consommation du mariage intérieur. On pourrait rapprocher cet accueil de la réception de la Reine de Saba par Salomon. En sachant recevoir la quiétude (Reine de Saba) quand elle vient, la conscience supérieure (Salomon) fait preuve de sagesse. La loi du Shabbat entraîne pour l'être humain une attraction automatique vers le haut, de même que la loi de gravitation entraîne toute chose vers le bas. Le Shabbat est une sorte de désert qui appelle la grâce divine pour le rendre fertile : Oui, YHWH aura pitié de Sion, il a pitié de toutes ses ruines, il va faire de son désert un Eden et de ses steppes un jardin de YHWH. On y trouvera la joie et l'allégresse, l'action de grâce et la musique (Is 51 3)

Même quand je suis en ermitage, j'éprouve du bénéfice à mettre une journée de côté pour faire des pratiques plus intensives; il va sans dire que lorsque je vis auprès d'une institution religieuse plus grande avec plus de contact avec les visiteurs et plus de responsabilités pratiques, le repos hebdomadaire prend de nouveau une grande importance. Il s'agit d'une fenêtre vers l'Absolu, il faut savoir l'ouvrir en grand au moins une fois par semaine. Même un ermite vivant dans une montagne reculée n'est pas dispensé de l'action, il faut qu'il prépare sa nourriture, aille faire un marché de temps à autre, répare ses vêtements ou sa cabane, etc...Simplement, à la place d'agir six jours et de se reposer le septième, comme le font les gens pieux qui vivent dans le monde, il travaille une journée et se repose pendant les six autrs - et il ne s'en plaint pas...

Hershel dit en substance dans l'épilogue de son livre sur le saint Jour qu'il n'y a que peu d'idées dans le monde de la pensée qui contienne autant de pouvoir spirituel que l'idée de Shabbat. Pourquoi cela? Parce que, à mon sens, le Shabbat est le signe extérieur d'un phénomène plus intérieur, l'arrêt du mental qui est lui-même à la base des expériences mystiques les plus profonde. Patañjali redit par exemple cette vérité dans sa définition bien connue du Yoga : "le Yoga, c'est l'arrêt des tourbillons du mental".

L'ermite : universellement seul et seulement universel

Dans la plupart des traditions spirituelles, l'ermite est à l 'honneur: on sait que sa solitude inclut le monde, et c'est en ce sens qu'on peut dire qu'il est universellement seul. Par ailleurs, grâce à son silence et l'arrêt de son mental, il peut facilement communiquer avec les solitaires d'autres traditions, ce que ne peuvent guère faire les théologiens trop conditionnés et encombrés par toutes sortes de doctrines. En ce sens, l'ermite est seulement universel, il peut facilement s'entendre avec ses amis silencieux de par le monde, illustrant en ce sens la belle parole de Péguy: "Heureux les amis qui s'entendent assez pour pouvoir se taire ensemble. "

Le solitaire se fonde sur la tradition et le savoir de son maître spirituel, mais pourtant il est comme projeté dans le vide, seul face à lui-même. Il est avec appui, sans appui.

Il peut se reposer un temps sur le Dieu personnel, pourtant, plus il pénètre dans la Déité, plus il plonge au-delà, avec appui-sans appui.

Il peut avoir les pieds solidement posés sur les pierres de son désert ou les rochers de sa montagne, mais pourtant son esprit est suspendu dans l'espace, avec appui-sans appui.

Dans la tradition chrétienne, de grand solitaires comme saint Bruno ou Saint Séraphim de Sarov insistent sur la joie. La devise de Bruno était :O beata solitudo, o sola beatitudo "O bienheureuse solitude, ô seule félicité". Quand à Séraphim, il disait : "Un homme qui a trouvé la paix peut en convertir mille, mais celui qui a trouvé la joie, dix mille." Les Juifs n'ont pas officiellement d'érémitisme, bien qu'ils aient eu des groupes comme les Esséniens qui l'aient pratiqué et qui ont probablement influencé le Christ. Ceci dit, la vie dans les Yéshivas (écoles traditionnelles où l'on étudie la Loi et où l'on suit les 613 commandements) est tellement réglée qu'elle en devient quasiment une vie monastique. Des personnes qui ont un certain intérêt pour la spiritualité se servent de la tradition juive pour repousser l'idée même de vie solitaire consacrée et se marier quoi qu'il advienne. Mais s'il veulent suivre sérieusement la voie du judaïsme, il faudrait qu'ils s'intéressent aussi profondément aux autres commandements que celui bien connu et suivi partout dans le monde — même par les incroyants d'ailleurs :"Croissez et multipliez"... 

On demandait à un rabbin pourquoi Dieu s'était-il révélé dans des déserts inaccessibles, il répondit que c'était pour éviter que quiconque puisse dire : "Son enseignement m'appartient"...

L'Islam n'a pas non plus officiellement de vie érémitique, cependant le développement des soufis a pu être relié entre autre à des mouvements discrets d'ermites. Les Medjnouns, les fous de Dieu, erraient dans le désert à la recherche de l'Amour divin; quant aux bédouins arabes à l'origine de l'Islam, ils n'avaient pas besoin de "monter au désert" comme les ermites chrétiens venant des villes, puisqu'ils y étaient déjà nés, ils y vivaient et ils allaient sans doute y mourir. Il y avait aussi les Malamatis qui suivaient la "voie du blâme" pour être mis en marge de la société et avoir ainsi la paix. On dit dans la tradition: "La sagesse se compose de dix chose, dont neuf se trouvent dans le silence et la dixième dans le fait de s'isoler des gens. Je me suis excercé à garder le silence, mais j'ai constaté que je n'étais pas aussi ferme que je le désirais, c'est pourquoi je me suis avisé que la meilleure des choses était la dixième, c'est-à-dire le fait de s'isoler des hommes" L'ermite, aussi parfait soit-il, ne pourra éviter les critiques, même le Dieu Très-Haut ne peut y échapper. On raconte que Jean-Baptiste aurait demandé ceci à son Seigneur :"Mon Dieu! Fais que je reste sauf dans la bouche des hommes et qu'ils ne disent de moi que du bien!" Et Dieu lui révéla cette réponse :"Jean! Comment ferai-je pour toi ce que je n'ai pas fait pour Moi-même?". Contrairement à la plupart, l'ermite n'a pas besoin de nouer de relations intimes avec les gens. Il suit l'avis de Dhû-l-nûn l'Egyptien : "Chercher à nouer des relations intimes avec les gens, c'est faire preuve d'indigence".

La maladie qui tient à l'écart de la société est une forme d'ermitage qui pousse à une pratique intensive. Hakuin, un maître zen du XVIIIe siècle au Japon, écrit une longue lettre à un moine malade dans laquelle il va dans ce sens : "Dans le passé, les sages habitaient dans une grotte ou dans une vallée ou bien ils se cachaient dans une montagne profonde. C'était pour s'éloigner des conditions mondaines et pour quitter les "affaires poussièreuses" Leur but était de s'efforçait assidûment à la pratique pure et unie de la Voie. Donc, considérez votre état de malade comme un environnement montagnard ou vallonné et prenez-le pour une montagne profonde". 

L'essentiel du zen, c'est le maintien de la conscience authentique. Hakuin met en garde et dit que même pour un solitaire, ce n'est pas chose facile. Dans cette même lettre à un moine malade, il donne l'exemple de son propre itinéraire dans un paragraphe qu'il vaut la peine de citer in extenso : "Maintenant, je suis un vieux moine, mais à treize ans j'ai cru en cette Chose, à seize ans j'ai brisé l'état naïf qui était le mien depuis la naissance, à dix-neuf ans je suis sorti de ma famille et à trente-cinq ans je m'installai en ermite dans cette montangne. Cette année, j'ai eu soixante-cinq ans. Au cours de cette quarantaine d'années qui a séparé ces deux âges, j'ai tout abandonné, j'ai rompu mes relations avec le monde, j'ai concenté mon effort exclusivement sur le maintien de la conscience authentique et enfin je pense être parvenu à la continuation véritable de cet état depuis cinq ou six ans".

Pour Hakuin, l'excercice principal de l'ermite est de "forger le cinabre". "A l'origine, cette méthode avait été établie par l'Ermite d'or (le Bouddha historique, Sakyamuni)". Il s'agit de réveiller l'énergie vitale à partir du hara grâce à l'intériorisation complète des sens et du mental : ce processus de barrage fait comme monter l'eau à l'intérieur, alors "l'Energie spirituelle unique, originelle et pourtant variée remplit tout devant vos yeux".

Un autre ermite japonais de renom a été Ryokan, qui avait dix ans à la mort de Hakuin en 1768. Il est célèbre pour ces poèmes, voici l'un d'entre eux à propos de la vie solitaire dont le Bouddha et lui-même ont fait l'expérience: "C'est la Voie pour fuir le monde, c'est la voie pour y retourner. Moi aussi, je vais et viens le long de ce Chemin sacré qui fit le pont entre vie et mort et traverse l'illusion". Ryokan, qui est reconnu comme un des plus grand poète de la tradition chinoise et japonaise, sait nous faire partager discrètement quelques moments privilégiés de sa vie d'ermite, comme par exemple dans le poème ci-dessous :

Dans le calme près de la fenêtre

Je suis assis en posture de méditation vêtu de ma robe de moine

Nombril et nez alignés

Oreilles parallèles aux épaules,

Le clair de lune inonde la pièce.

La pluie s'arrête mais l'eau continue de couler goutte à goutte des montants de la fenêtre.

Parfait, ce moment —

Dans la vaste vacuité, ma compréhension s'approfondit.

Pour avoir plus d'informations sur les ermites dans différentes traditions, on peut lire le livre de Michel Jourdan, qui mène lui-même une vie retirée du monde La vie d'ermite

Et sur l'expérience spirituelle de la marche dans les forêts ou dans le désert notre ouvrage commun Marcher, méditer. Michel Jourdan excerce l'érémitisme avec passion, il m'a écrit récemment que cela fait trois ans qu'il n'a pas passé une nuit en dehors de son ermitage, et s'il a des visiteurs, il les rencontre à l'extérieur car son endroit est trop petit pourles loger.Il y a aussi l'ouvrage récent de du Moizon qui est paru sur les ermites actuels en France. Il en a dénombré environ trois cent.

Pour en revenir aux solitaires de l'Himalaya, je voudrais signaler le fait qu'en pratique on y trouve un grand mélange entre le bon et le mauvais. Cela a probablement toujours été comme cela. J'ai présenté au début de cet article quelques personnalités authentiques, on peut bien sûr en trouver d'autres, mais si on ne veut pas être frustré en s'en allant à leur recherche pour ceux qui le voudraient, il vaut mieux bien s'informer avant de partir. Moyennant cette mise en garde, on peut affirmer que la tradition des ermites de l'Himalaya se poursuit. Pour ma part, je peux dire que j'ai beaucoup appris, et je continue à beaucoup apprendre d'eux. Certes, tout le monde ne peut être ermite près du Toit du monde, mais tout le monde peut, me semble-t-il, trouver un coin un peu tranquille chez lui et s'y asseoir un temps donné chaque jour pour s'intérioriser dans la "grotte du coeur", —hridaya-gupha comme disent les Upanishads— un lieu de retraite idéal, et ancien s'il en est. A défaut d'être en ermitage, on a toujours la ressource d'avoir l'ermitage en soi, ou, en d'autres termes, d'être dans l'ermitage du Soi.
 
 
 
 

PAROLES DE SOLITUDE

L'ermite est celui qui sait partir à l'extérieur du monde extérieur pour pouvoir plonger à l'intérieur du monde intérieur.

J'ai eu la joie de renconter de ces ermites chez lesquels un état surnaturel était devenu naturel.

La vie en solitude est comme un séjour linguistique au pays du dedans, durant lequel on apprend vite et bien la langue du coeur.

Le voile de l'égo s'atténuant durant la retraite, la nature devient transparente à l'être humain, ainsi que l'être humain à la nature; et qu'est-ce que la transparence, si ce n'est un autre nom pour la joie?

Partir en solitude, c'est "prendre la tangente", comme on dit familièrement. La société et la plupart des gens tournent en rond, il y a un moment où on a la liberté de décider pour soi-même de se mettre à aller tout droit, ce qui est vécu par les autres comme "prendre la tangente": tout est relatif!

Les journées de méditation intensives sont comme de grand seaux d'eau qu'on jette sur le sol du psychisme pour le laver. On n'a pas besoin de se préoccuper du détail de tout ce qui a été rincé; on a versé suffisamment d'eau pour être sûr du résultat.

Nous sommes enserrés en permanence par une cotte de maille de désirs, de colères et de peurs entremêlés. L'ermite ne fait qu'enlever cette cotte de maille, la déposer et respirer.

Dans le regard du solitaire, l'Etre pur transparaît dans la nature et à travers tout et tous: il ne s'agit pas d'épihanie, il faudrait plutôt parler de "diaphanie".

Dans la solitude, le temps n'est ni long ni bref. Il n'est plus un axe longitudinal, il s'enroule au contraire sur lui- même comme une spirale, convergeant vers un centre qui n'est autre que le Non-temps.

Le vrai moine a fait face à sa propre solitude, et grâce à cela il peut rencontrer les autres dans leur solitude cachée, c'est-à-dire en un lieu de souffrance enfouie où eux-mêmes n'osent guère aller.

Le solitaire consume le léger voile qui sépare sa joie de la source de sa joie.

Pour le débutant, il est certain que l'oisiveté est la mère de tous les vices; mais pour celui qui est plus avancé, il est non moins certain que la tranquillité est la mère de toutes les vertus.

Dans la vie habituelle, , on court après le temps, ce n'est peut-être pas par hasard qu'on parle de la "vie courante". Dans la vrai retraite, par contre, c'est la perception même qu'on a du Temps qui cesse de courir.

Le soleil, haut dans le ciel, est solitaire : serait-ce à dire que le solitaire est solaire?

Dans la méditation du Yoga royal (Râja- Yoga), on fait revenir l'énergie à la Racine en quatre phases successives : des extrémités des membres jusqu'à leur racine, puis jusqu'à la racine des nerfs, puis jusqu'à cette racine de la moëlle qui est le cerveau, puis jusqu'à la "racine" de la tête qui est symboliquement le Ciel. La vie de solitude peut aussi être considérée globalement comme un retour à la Racine. 

Si des vêtements sont difficiles à laver, on les laisse tremper un certain temps et après la saleté s'en va pratiquement d'elle-même. Notre psychisme, notre égo sont les vêtements du Soi, et 'laisser tremper' pourrait être un autre nom pour 'vivre en retraite'. On s'aperçoit au bout d'un certain temps que des problèmes presque insolubles au départ ne se posent plus guère, ils sont tout simplement dissous.

Le solitaire ne l'est que d'un côté: de l'autre, il conserve un regard sur la société, il est "au bord" de celle-ci comme le point d'interrogation situé en bout de phrase.

Les liens sociaux font danser la marionnette de l'égo comme s'ils étaient des fils qui la tenaient: l'ermite en tranchant ces liens coupe les fils, et la poupée s'effondre au sol comme un tas de chiffons.

Si la plupat des prophètes sont passés par le désert, il doit y avoir une raison; elle est à mon avis simple à saisir : se taire suffisamment pour avoir réellement quelque chose à dire.

L'homme ordinaire attend des consolations de la religion, mais on peut dire paradoxalement que l'ermite, lui, console Dieu (con-solare, être avec celui qui et seul), car il tient complètement compagnie à cet Unique qui sinon demeure dans une demi- solitude, car les gens du monde ne lui consacre qu'une demi- attention.

L'ermite est un professionnel du non-faire, un spécialiste de l'universel et par dessus tout, un docteur ès- ignorance.

Il est des solitaires qui retournent vers le monde pour se mettre à donner des réponses; il en est qui restent en retraite pour continuer à poser question.
 
 


Histoires de départs





En Inde, le mariage n'est pas considéré comme un état définitif, à tout moment il peut laisser la place au départ pour la vie de moine, le sannyas. Comme le dit de façon laconique la Jabala Upanishad: "Au moment où il est saisi par le renoncement, qu'il parte". Certaines histoires peuvent inspirer et aider au discernement dans ce domaine, elles sont nombreuses dans la tradition plusieurs fois millénaire de l'hindouisme, nous nous limiterons à cinq d'entre elles qui me reviennent à l'esprit au moment où j'écris ces lignes et qui me semblent intuitivement bien représenter l'état d'esprit des spirituels de l'Inde. "Légend" signifie "ce qui doit être raconté" : un légende ou une histoire spîrituelle n'existe pleinement que quand elle est racontée et écoutée, ou écrite et lue: c'est pour cela que je suis heureux ici de contribuer ne serait-ce qu'un peu à continuer ce processus ancien si l'en est.
 
 

Assez dansé!

Un bel adolescent du nom de Candi voulut aller voir une représentation d'acrobates et de danseurs près de la maison de son père, qui était un riche marchand de la ville. Le chef de la petite troupe était réellement excellent, mais sa fille était encore plus excellente si l'on peut dire: belle comme la lune, elle savait danser comme une ondine. Instantanément, Candi tomba amoureux d'elle. De retour chez lui, il refusa de travailler et même de manger avant que son père n'ait demandé de sa part à l'acrobate de lui donner sa fille en mariage. Après avoir essayé la persuasion et la force, la carotte et le bâton pour faire bouger son fils de sa position, le père dut se résoudre et aller, la mort dans l'âme, parler d'alliance de famille avec ce forain qui après tout n'était qu'un nomade marginal. Celui-ci, à la place de sauter sur l'occasion de grimperdans l'échlle de la société, s'indigna plutôt : "Pour qui me prenez-vous, pensez-vous que je vais vendre ma fille pour un peu d'or à un rustre qui ne connaît même pas le b a ba de l'acrobatie. Jaamais de la vie, nous avons notre dignité decaste, quand même!"

Soulagement du père, désespoir du fils, jusqu'à ce que la passion dicte une solution à l'adolescent fiévreux : d'accord, il apprendrait l'acrobatie de a à z, et mériterait ainsi la main de la belle. Le beau- père éventuel, soupçonneux, posa comme condition que le jeune homme doive remporter un prix donné par un râja pour être accepté dans la famille. C'est ainsi qu'il se retrouva membre de la troupe et suyivit le long apprentissage de leur art. Au bout de douze ans, il en vint à jouer devant le râja de Bénarès. Il était en train de faire le poirier en haut d'une colonne quand il vit sur le bord du terrain où avait lieu la représentation un ascète qui mendiait son repas à la porte de la maison: une très jolie jeune femme était sortie et voulait lui donner encore plus de nourriture, à ce moment- là Candi saisit au vol seulement ces paroles du saint moine :" Ça suffit! Ça suffit!".

Juste à ce moment-là résonna aussi à ses oreilles une exlamation du râja "Bravo, fils de danseur, magnifique: demande-moi la récompense que tu veux, je te l'accorderai bien volontiers!". Un éclair de compréhension survint dans son esprit à la juxtaposition de ces deux situation, comme l'étincelle du choc de deux morceaux de silex . D'un tour de reins, il retomba sur ses pieds au sol, lança au roi : "Je ne suis pas un fils de danseur, ça suffit! J'ai assez dansé!", courut vers le vieux moine qui s'éloignait et devint son disciple.

Faire face

Il était une fois un pays où les règles étaient plutôt draconniennes : tout particulièrement, les voleurs de moutons y étaient très mal vus; si l'un d'eux était attrappé, on tatouait sur son front les deux lettres de l'infâmie: ST, c'est- à-dire "Sale Type!". Un jour, deux frères furent surpris en flagrant delit alors qu'ils subtilisaient discrètement quelques moutons, et ont eu droit illico au tatouage. Le premier, désespéré par se déshonneur, finit par s'enfuir de son pays et à errer à l'étranger; mais à chaque fois, on était intrigué par le "ST" sur son front et quelqu'un finissait par lui demander ce que cela signifiait. Il essayer de s'esquiver, mais la vérité remontait à la surface au bout du compte et il était obligé de nouveau de changer d'endroit pour fuir la honte. C'est ainsi que quand la mort est venue, il a été enterré dans un pays inconnu abandonné de tous.

Le plus jeune frère, lui, décida de faire face à l'opprobre et de se corriger. Petit à petit, son bon comportement améliora son image auprès des gens. Des années, des dizaines d'années même passèrent, et l'histoire du vol de moutons ainsi que la signification du tatouage s'effacèrent de la mémoire collective. Un jour, un nouveau- venu, intrigué demanda à un voisin la signification du tatouage sur le front du jeune frère devenu vieux depuis. L'autre ne put répondre précisément mais dit: "Ce que je sais pour l'avoir fréquenté, c'est qu'il s'agit d'un homme qui est proche de la perfection; à mon avis, ce ST doit être une abréviation pour saint"...
 
 

Petit dérapage, grande dégringolade

Il était une fois au pays de Magadha un célèbre yogui du nom d'Uddharamputra: il avait tellement de pouvoir qu'il pouvait léviter : il allait d'ailleurs tout les jours demander l'aumône au palais royal en empruntant la voie des airs : autant dire qu'il était accueilli avec déférence, c'était même le roi lui même qui lui servait son déjeuner quotidien dans une pièce à part. Un jour, celui-ci dut s'absenter et se demanda : "Qui dans le palais est assez pur pour servir sa nourriture à ce grand yogui? Je connais bien mes gens, et pour être honnête, je n'en vois aucun". Cependant, une idée jaillit soudain de son esprit: "C'est vrai, il y a Nirmala (Immaculée), la jeune fille de notre écuyer: elle n'a que seize ans et elle est pure comme une fleur de lotus sur une rivière de lait. Nous demanderons à la foule de sortir, et comme cela notre yogui pourra manger tranquillement. Ainsi fut fait. Pendant que Nirmala servait l'ascète, celui-ci ne put que remarquer son visage parfait et sa grâce consommée. Et quand elle lui demanda après le dessert :"Voulez-vous que je vous offre quelque chose en plus?", il fut soudain saisi du désir qu'elle lui donne beaucoup, beaucoup plus : il était tombé amoureux. Sentant que l'endroit devenait dangereux pour lui, il voulut reprendre la voie des airs pour quitter les lieux au plus tôt. Mais trop tard, son pouvoir avait déjà disparu: surpris, humilié, paniqué, il ne savait plus quoi faire. Finalement, il concocta toute une histoire pour sauver la face : "Le bon peuple de ce royaume, après tout, n'a jamais eu la grâce de me voir de près, puisque j'arrive toujours ici en lévitant. Aujourd'hui, pour changer, j'ai décidé dans ma grande compassion de revenir à mon ermitage en empruntant la grande route comme tout le monde. Qu'on se le dise!" Et effectivement, on se l'est dit et redit, les héraults du roi ont rapidement proclamé la bonne nouvelle, et en conséquence la plus grande partie de la population lui fit une haie d'honneur quand il quitta la ville. De l'extérieur, il s'agissait de son jour de gloire, mais à l'intérieur il savait bien qu'il avait déchu et pourquoi : jamais plus il n'a volé. 

Plus tard, plus tard...

Un jeune disciple, Ram, vint un jour voir son guru. "Je n'arrive vraiment pas à maîtriser mes désirs et mon mental. Que faire?" Le guru répondit :"Retourne dans le monde, marie-toi et reviens dans dix ans pour reprendre avec moi une sadhana intensive." C'est ce que fit le disciple. Cependant, au bout de dix ans, il avait si bien réussi dans la vie qu'il en avait oublié sa promesse au guru. Un jour, les jeunes enfants de Ram, un peu effrayés, vinrent lui dirent qu'il y avait à la porte un mendiant qui voulait le voir. Ram lui cria de loin de s'en aller, qu'il n'avait rien à lui donner; mais comme celui-ci insistait, il alla le voir et s'aperçut que c'était son guru. Il le reçut avec honneur et lui expliqua, un peu embarassé :"Les enfants son jeunes, ma femme n'est pas si indépendante, comment puis-je me soustraire à tant de responsabilités? Dans dix ans, les deux aînés seront mariés, je reviendrai avec toi." Dix ans plus tard, Ram s'excuse de nouveau quand le guru repasse : "Les deux aînés sont mariés, mais il n'ont pas l'expérience de la vie; et si je ne suis pas là pour faire la discipline, ils risquent de se disputer; laisse-moi sept ans." Le guru accepte, et sept ans plus tard, il est accueilli par un chien qui jappe à la porte. Il apprend que Ram est mort il y déjà plusieurs années, mais grâce à son pouvoir yoguique perçoit qu'il s'est réincarné sous la forme du chien de garde tellement il était attaché à sa famille. Ram- le chien se mit à argumenter son cas de nouveau : "Il y a des voleurs, et même des assassins alentour; comment pourraient-ils s'en tirer sans un chien de garde de première qualité?" Le guru accepte encore une fois les bonnes raisons du disciple, et prend de nouveau rendez-vous pour cinq ans plus tard.

Quand il revient, le chien est mort mais il aperçoit caché dans un coin un cobra venimeux; il reconnaît son disciple, et dit aux enfants d'assomer le cobra sans le tuer et de le lui donner. Trop content de se débarasser de cet animal dangereux qui avait osé venir se cacher chez eux, il suivent ce conseil. Quand Ram-le serpent se réveille, il est autour du cou du guru. Celui-ci lui dit : "Enfin, tu es avec moi, mais sous cette forme de serpent tu ne peux guère porofiter de mon enseignement!" Ram répond : "Grâce à votre compassion, j'ai compris pour de bon que les attachements étaient sans fin, et la leçon vaudra pour ma prochaine incarnation humaine..."
 
 







Tout de suite

"Je suis inquiète à propos de mon frère", dit une femme à son mari, parce qu'il s'oriente petit à petit versle renocement. Il dort sur des matelas plus durs, il réduit sa nourriture et progressivement augment le temps de ses pratiques spirituelles. "Je ne m'en fait absolument pas pour lui!" s'exclama le mari. "Pourquoi?" demanda son épouse. "Parce que lorsque le vrai renoncement survient, il se manifeste tout de suite!" "Comment peux-tu le savoir, tu n'as pas d'autre exprience que la vie de famille!" dit la femme sur un ton moqueur. Piqué au vif, l'homme déchira en deux son dhoti (pagne) et l'arrangea d'une façon plus simple à la manière des renonçants. Il partit pour ne jamais revenir. (histoire racontée par Ramakrishna)
 
 
 
 
 
 
 

Deuxième partie
 
 
 
 

"Je suis celui qui suis"



 
 
 

méditations sur Exode 3-14







Si nous nous intéressons aux liens possibles entre entre Bible et Védanta, il est naturel que nous développions particulièrement ce Nom que Dieu lui-même s'est donné en répondant à Moïse lors de l'épisode du buisson ardent: Je suis celui qui suis (Ex 3 14): Ramana Maharshi disait que s'il devait retenir une seule phrase de la Bible; ce serait celle-là. Nous commencerons par rappeler quelques interprétations juives puis chrétiennes de ce passage ainsi qu'une série de citations éclairantes de Maître Eckhart sur le sujet. Nous laisserons par contre les méditations sur le ehyeh selon la cabbale et le système des séphirots dont nous parlons d'une façon ou d'une autre dans la partie sur le judaïsme de notre livre Le mariage intérieur. Nous continuerons par une discussion de la relation du Je et du Tu en partant de la manière dont l'a présentée Martin Buber et parlerons des différentes facettes du rapport de la personne avec l'Absolu,et de la question de savoir s'il peut exister une personne absolue. Nous soulignerons au fur et à mesure les rapports principaux avec le védanta. Pour ce qui est de la connaissance des commentaires traditionnels du Je suis celui qui suis, nous sommes redevables à l'ouvrage collectif du Cerf Celui qui est ouvrage collectif réuni par E. Zum Brunn et Alain de Libéra, ce dernier et aussi un spécialiste de Maître Eckhart. Nous avons aussi publié déjà une étude générale sur mystique chrétienne et non-dualisme ainsi que sur la méditation dans l'hésychasme (l'école spirituelle des Pères du désert fondée sur le repos complet de l'esprit) par rapport à celle dans le védanta.

Etre et devenir : interprétations juives du Nom divin

Le sens principal de ce nom divin est clair: Je suis celui qui suis est l'Etre absolu. Il y a un Etre absolu avec lequel on peut communiquer; cette notion est commune à la Bible et au védanta. Reste maintenant à savoir si cet Etre est statique et dynamique et comment interpréter cette communication et le Je. Pour la première question, on pourrait dire que l'Etre Absolu est au-delà des contraires, il n'y a donc pas à le limiter à son aspect statique ou à celui qui est dynamique. Il est vrai, cependant, que le texte hébreu signifie plutôt "je serai celui que je serai", insistant sur un aspect évolutif de l'accompagnement d'Israël par YHWH dans l'histoire, alors que la traductin grecque ego ho ôn signifie "Je suis l'Etant" et a donc une nuance plus statique. Il y a en fait deux tendances: celle de l'onto-théologie, la théologie essentialiste qui insiste sur le suis, sur l'Etant, et celle plus personnaliste qui se centre sur le Je, sur l'existant. On peut aussi noter que la forme française la plus courante de la traduction Je suis celui qui suis est en fait un archaïsme, on dirait plutôt en langage actuel Je suis celui qui est; mais comme il s'agit avec le Tétragramme du Nom divin principal, la tradition n'a guère envie de le changer et l'archaïsme garde sa place. La traduction anglaise classique I am that I am est intéressante, car elle peut ête entendue I am That — I am, Je suis Cela —Je suis, ce qui devient une formulation complètement védantique.

L'expression hébraïque ehyeh asher ehyeh utilise la forme inaccomplie, imperfective d'haya qui signifie être, mais avec une nuance d'action, de devenir. Le sens est donc quelque chose comme je continuerai à être régulièrement ce que je suis. Là-dessus viennent se greffer des interprétations plus personnalistes. Elles se basent entre autres sur le fait que le verbe ehyeh est utilisé six autres fois dans la Bible en dehors de ce passage, à chaque fois avec la préposition im (avec) dans un contexte du genre Je suis avec toiJe suis avec ta bouche. A chaque fois, c'est YHWH qui parle. Rashi, le grand sage juif du Moyen-Age français, approuve cette interprétation selon laquelle l'Eternel est toujours présent pour aider Israël. Buber l'a reprise dans son livre Moïse publié en 1944 à une époque extrême où effectivement Israël avait grand besoin d'aide. La traduction Je serai ce que je serai seréfère à une notion de devenir indéfini et de création continuemais l’emploi du futur représente quand même un choix qui ne fait pas justice au présent éternel du Je suis constamment ce que je suis. Ailleurs dns la Bible, l'éternité divine est souvent soulignée comme sa qualité principale, comme par exemple dans Malachie 3 6 Oui, moi, le Seigneur, je ne change pas!

En fait, à la place d'affirmer Je suis celui qui suis, l'Eternel aurait pu se contenter de dire Je. Cela aurait suffit, car si une entité est capable de dire je cela veut dire qu'elle est, et même plus, qu'elle est ce qu'elle est. Le point délicat est de savoir s'il faut considérer ce Je comme personnel ou non. Pour le védanta, il est clair que le Je fondamental n'est je que de nom, il est en fait un avec le Soi, mais on lui garde cette appellation de Je car c'est en déconstruisant progressivement le je individuel qu'on arrive au Soi. Maître Eckhart considère aussi que ce Je fondamental correspond à la déité, une notion, nous l'avons vu, qu'en fait rien ne peut distinguer du Soi. La plupart des théologiens chrétiens n'insistent pas sur ce qu'on appelle l'appropriation, c'est à dire réduire le Je d'Ex 3 14 à une des personnes de la Trinité. Ils acceptent que c'est le Dieu Un qui s'exprime, même s'ils discernent dans son Nom une répartition trinitaire possible à laquelle nous reviendrons. Saint Thomas insiste sur le fait facile à comprendre que l'évidence de l'Etre qui se prouve d'elle-même n'est pas suffisante pour prouver l'existence d'un Dieu personnel. Celle-ci reste une matière de foi. Ceci nous ramène à la question de comment comprendre le Je qui parle dans Ex 3 14. Certaines traditions rabbiniques acceptées par Jérôme interprètent la parole adressée à Moïse comme prononcée par un ange. Dans la perspective du Yoga, on l'attribuerait volontiers au Maître intérieur. Je sais que les croyants traditionnels critiqueront cette idée en disant que cela dénie le tout autre divin; mais celui qui a vraiment compris la nature du Maître intérieur sait qu'il est de fait tout autre que l'égo. N'et-ce pas suffisant à le rendre fondamentalement tout autre?

Il y a un point faible dans l'interprétation personnaliste du Je suis celui qui suis. Si une personne se définit comme l'Etre pur, en quoi reste-t-elle une personne? N'est- ce par pour aider le croyant à faire le saut au-delà de la personne que c'est précisément ce Nom-là qui a été transmis en priorité à Moïse? En fait des cabbalistes avisés font remarquer que Moïse n'a sans doute pas transmis ce Nom au sens traditionnel du terme, car nul part on le décrit en train de l'utiliser dans des formules de prières, de bénédictions ou tout simplement pour le communiquer à quelque disciple lors d'un initiation. C'est sans doute que l'évidence de l'Etre pur dans toute sa force est difficile à recevoir pour le commun des croyants. Il s'agit finalement d'une expérience qui doit venir de l'intérieur.

Dans la cabbale encore, on interprète aussi Je suis celui qui suis en le comprenant Je suis comme celui avec qui je suis, c'est à dire que Dieu s'adapte aux projections que les fidèles font sur lui et y répond en les respectant. On retrouve cette idée dans la Bhagavad-Gita quand Krishna dit Quelque soit la façon dont on m'approche, c'est de cette façon que jevais vers les fidèles. Saint Paul parle dans le même sens mais au niveau du fidèle parfait, de la nécessité d'être tout à tous. Pour un sage dépourvu d'égo, on retrouve la même notion. Ma Anandamayi déclarait par exemple en réponse à la question "Ma, qui êtes-vous?" "Je suis comme un instrument de musique, selon la manière dont vous en jouez de cette même manière vous en entendrez le son", ou encore plus laconiquement: "Je suis ce que vous pensez que je suis." Un sage hassidique du XVIIIe siècle, Zousya, a eu cette réflexion célèbre : "Quand j'arriverai devant Dioeu au jour du jugement, il ne me demandera pas "Pourquoi n'as-tu pas été Moïse?" mais "Pourquoi n'as-tu pas été Zousya?""

Même un théologien comme Karl Barth qui aime relier le Je suis celui qui suis au Christ évite d'employer le mot de personne pour les membres de la Trinité (280). Il pense que ce terme, correspondant à prosopon en grec, a été délaissé non sans raison pour celui d'hypostase par les Pères des conciles d'Asie mineure. Les personnes de la Trinité n'ont pas grand chose à voir avec notre notion psychologique, affective, voir émotionnelle et revendicative de la personne qui a eu cours au XXe siècle. Barth parle plutôt de manière d'être (topos tes uparxeos, Seinswesen).

Résurrection et expérience de l'Etre pur : interprétations chrétiennes

Ceci nous amène à aborder les interprétations chrétiennes d’Ex 3 14. Dans les Matines de Pâques de certaines liturgies médiévales, la première parole qu’on attribuait au Christ ressuscité était Je suis celui qui suis (57) Dans les icônes, l’auréole du Christ transfiguré contient souvent, à côté de l’Alpha et de l‘Oméga, les trois lettres grecques O WN, ho ôn, l’étant, correspondant à Ex 3 14 et à Ap 4 8. Les Septantes, c’est à dire la version grecque de la Bible ont en effet pour texte ego eimi o ôn, je suis l’Etant, c’est une traduction que certains critiquent comme trop statique et trop pénétrée de platonisme grec. D’autres font remarquer qu’il suffit d’ajouter un chin (s) au Tétragramme YHWH pour en faire YSHWH, c’est à dire Ieshouah, le nom araméen de Jésus. Malgré cela, la tradition chrétienne reste prudente quand il s’agit d’approprier le Nom divin d’Ex 3 14 en le réduisant à la personne de Jésus. Certes, celui-ci dit plusieurs fois dans les Evangiles Je suis, dont l’affirmation célèbre Avant qu’Abraham fut, je suis, et on parle également dans l'Apocalypse de l’Agneau comme celui qui était, qui est et qui sera. (1 8). Cependant, les théologiens restent conscients que le Je suis celui qui suis concerne principalement le Dieu un. Alexandre de Halès, le maître de Saint Bonaventure à Paris au XIIIe siècle, afirme même: "Seul un pronom au neutre est apte à désigner l’essence divine. Au masculin ou féminin, il ne le peut pas." Ce n’est pas sans rappeler le tat, le Cela qui désigne l’Absolu dans les Oupanishads.

Des auteurs faisant partie du mouvement de la devotio moderna au XVe siècle comme Henri de Pomerio et Heimeric de Campo ont une interprétation intéresssante du début du Notre Père: ils incluent qui es dans la première formule après Notre Père, ce qui donne: ‘Notre Père qui es/ aux cieux que ton nom soit sanctifié/ sur terre que ta volonté soit faite’. Cette interprétation a l’intérêt de mettre en valeur le Je suis fondamental du Père. Comment comprendre alors Qu’aux cieux ton Nom soit sanctifié? Les cieux représentent ici le coeur des saints, on prie donc pour qu’ils parviennent à une vision divine complète. Cette compréhension a aussi l’intérêt de réveiller l’attention à propos d’une prière souvent répétée. Ces interprétations neuves, spirituelles du texte sacré sont par rapport à son sens littéral comme les flammes du Buisson ardent: elles l’entourent et le font resplendir sans pour autant le détruire. 

Rûmi, le mystique soufi du XIIIe siècle à Konya en Turquie, parle du Mont Sinaï. "Maintes fois, le Mont Sinaï a été ravagé à cause de l'amour, car c'est l'écho du Seigneur Shams-ud-din qui a résonné sur le Sinaï. L'éclat entourant son visage est devenu pour Dieu lui-même un objet d'envie. L'âme de Mohamed par amour pour lui s'écrit:" Oh! Quel désir!" (allusion à une tradition prophétique selon saquelle Mohammed a dit: "Oh, combien grand est le désir de voir mes frères" . Ici, Rûmi identifie complètement son maître Shams (le Soleil) de Tabriz au maître intérieur et en fait à l'Etre pur. Ce qui est choquant pour le milieu biblique est une attitude courante dans la tradition hindoue, et est conseillé dans le soufisme. 

Venons-en maintenant aux correspondances corporelles possibles du Je suis celui qui suis en méditation: on peut se représenter le Je suis du Père d’un côté du dos répondant en miroir au Je suis du Fils de l’autre côté. L’Esprit correspondrait alors au celui qui suis faisant le lien entre les deux, c’est à dire à la colonne. Une autre visualisation possible est de mettre le Je suis du Père au niveau de la tête, le celui qui cette fois-ci rapporté au Fils en tant qu’axe liant le Père et le monde dans la colonne et le suis évoquant la diffusion de l’Esprit dans l’être du monde de chaque côté du dos.

Karl Barth parle de la relation d’unité dans la Trinité comme l’union de celui qui se révèle (offenbarer, le Père), de la révélation (Offenbarung, le Fils) et de ce qui est révélé (Offenbare, l’Esprit). Cette fusion des trois termes sujet, action et objet évoque fortement ce qu’on appelle le triputi dans le védanta. Barth critique l’ontothéologie en disant ‘La pensée biblique préfère carrément recourir aux pires anthropomorphismes plutôt que de se laisser séduire par cette manière raffinée et définitive, (celle du platonisme et de sa distinction entre la réalité de l’immutabilité de Dieu et l’apparence de ses actions, qui retrouve en fait spontanément le védanta) de donner congé à Dieu." On peut déjà dire que l’Ancien Testament n’avait de toutes façons guère d’occasions de se laisser séduire par Platon, car sa partie la plus importante a été composée bien avant Platon et même les livres sacrés datant d’après n’impliquent pas que leurs auteurs aient eu connaissance de la pensée platonicienne. De plus, le fait que l’ontothéologie voit un stade, celui de la Déité au-delà du Dieu personnel ne signifie pas qu’elle donne congé, ou qu’elle déclare automatiquement la mort de celui-ci. Si l’ontothéologie n’a pu se développer comme une voie de connaissance complète à la manière du védanta en Inde, c’est dû à mon sens moins une faiblesse intrinsèque qu’à l’intolérance des partisans de la dévotion personnaliste. Il faut aussi rappeler que la théologie négative de Denys, qui est une ontothéologie, a fortement influencé la grande mystique et théologie médiévale, c’est un fait que Karl Barth semble oublier trop facilement.

Le sens principal du Je suis celui qui suis, c’est que l’Etre ne peut être un objet, ni un quid ni un aliquid mais est le Sujet pur. Cela a amené à dire que "Dieu ne sait pas cequ’il est parce qu’il n’est aucune chose". Le védanta dit aussi quelque chose dans ce sens à propos du sage qui a dépassé l’égo. On peut remarquer de plus que quand YHWH-Adonai parle de lui-même, il peut répéter deux fois la forme emphatique du je, anori, anori à la place du simple ani. Cela évoque le Je universel de la voie de la Connaissance. Job dit : Si Lui n’est pas, qui donc est ?(Jb 9 24) Toi qui seul es (Jb 14 4) Lui seul est (Jb 23 13) et la Sagesse affirme (23 13) Il n’ont pu Le comprendre, Lui qui est. Que reste-t-il alors de l’être du monde ? Est-il comme dévoré par le Je absolu? On ne peut pas dire qu’il n’existe pas puisqu’on le voit sous nos yeux . La seule solution logique est de comprendre qu’il n’existe qu’en apparence, à travers le filtre puissant de notre mental, et c’est cette solution que le védanta a développé systématiquement. Saint Thomas d'Aquin acceptait cette possibilité quand il disait ; "Il se peut que tout ce qui n'est pas Dieu n'existe pas"

Venons-en maintenant à Maître Eckhart . Lui aussi sentait cela quand il affirmait : Il est l’être de lui-même et de toutes choses et ainsi, en quelque façon, lui seul est qui est son propre être et l’être de toutes choses. Il affirme cela à la suite de Saint Augustin et de Saint Bernard . Dans le sum qui sum (Je suis celui qui suis), le sum signifie ultimement que l’Etre pur et nu est le sujet lui-même. Nous sommes ici en plein védanta. Le Je est antérieur à la distinction des personnes divines, il surplombe, inconnu, sa propre apparition sous forme du Père, on dirait qu'il est ajâta, non-né. Eckhart inverse la proposition des théologiens antérieurs Dieu est l’Etre en en faisant l’Etre est Dieu. Cela semble sage et avisé, car le premier point d’appui solide dans la recherche intérieure n’est-il pas le fait même qu’on existe, alors que la présence d’un Dieu personnel reste du domaine de la foi ?

Nous faisons souvent référence dans cet ouvrage, en lien avec le Yoga, à la notion d’énergie qui fonctionne comme une force divine à la fois à l’intérieur dans l’être humain et dans l’univers. Maître Eckhart sentait-il cela ? Il développe en effet un parallèle entre bullitio, le bouillonnement de l’amour intra-trinitaire et l’ebullitio, son débordement bouillonnant vers la création. Nous avons aussi parlé du Je fondamental qui n’est pas différent du Soi. Regardons ce que Maître Eckhart en dit en nous aidant du travail d’Alain de Libéra sur la question :

Le plus souvent, Je est le nom impersonnel d’une place sans emplacement, qui n’est ‘ni dans le monde ni hors du monde’, ‘ni dans le temps ni dans l’éternité’, qui n’a ‘ni extérieur ni intérieur’. C’est à partir de cette place que Dieu, le Père éternel, diffuse la plénitude et l’abîme de toute sa déité. … Maître Eckhart dit "Tout demeure l’Un qui jaillit en lui- même". Ego, le mot Je n’appartient en propre à personne sinon à Dieu seul dans son unité.’(id) … "Il n’existe pas de séparation entre Dieu et toutes choses, car Dieu est en toutes choses : il leur est plus intime qu’elles ne le sont à elles-mêmes. Ainsi, il n’existe pas de séparation entre Dieu et toutes choses." Cette tâche est une tâche ontologique : "Dieu doit absolument devenir moi et moi absolument devenir Dieu, si totalement que un que ce ‘lui’ et ce ‘moi’ deviennent et soient un ‘est’, et opèrent éternellement en une seule oeuvre, dans l’être-Lui" (id)

Le Je et le Tu, ou les paradoxes non-dualistes de Martin Buber

En apparence, Martin Buber a écrit un livre en 1923, Ich und Du, pour défendre la croyance biblique dans le Tu divin contre les conceptions orientales non-dualistes. L'ouvrage est cité dans ce sens, mais quand on a la curiosité de l'ouvrir et de lire le texte même de bout en bout, il y a une image toute différente qui ressort. Si l'on prend la peine de traduire quelques notions non pas d'après les mots mais d'après le sens que leur donne Buber dans son écrit, on s'aperçoit que la plupart de ses idées rejoignent les conceptions du védanta. Le malentendu est venu du fait que lui-même ne semblait pas avoir une idée claire du non-dualisme de l'Inde, malgré ses connaissances de philosophie occidentale et bien sûr de hassidisme et comme cette méconnaissance persiste dans un certain nombre de cercles chrétiens — en dépit de la plus grande quantité et qualité de textes disponibles — j'ai pensé qu'il pourrait être utile de reprendre en quelques pages cette distinction du Je et du Tu, et de voir quelle est leur relation avec la non-dualité. Je ne prétend pas faire le tour de cette question sur laquelle les meilleurs esprits ont médité depuis des millénaires, mais seulement clarifier quelques points.

Il faut déjà mentionner le fait que 90% des hindous suivent une voie dualiste, où ils adorent un Dieu personnel et où ils Lui demande sa grâce comme on fait dans la Bible. Cependant, ils sont ouverts à une transition vers le non- dualisme à partir d'un certain niveau d'intensité de l'expérience, c'est une transformation qui a certes plus de mal à s'exprimer au sein des religions du Livre.

Puisque le chapitre où nous sommes est consacré au Je suis celui qui suis, nous pouvons commencer par examiner ce que Buber en dit :"La parole de la Révélation, c'est Je suis celui qui suis. Ce qui se révèle, c'est ce qui se révèle. L'être est, rien de plus. La source éternelle de force jaillit, le contact éternel nous attend, la voix éternelle résonne -rien de plus". Dès cette première citation, on s'aperçoit que le Je de Buber est moins personnel, plus universel que ce à quoi on aurait pu s'attendre.

Il soutient aussi que le Je ne peut- être séparé du Tu, ils sont en fait les deux pôles de la même entité. Même s'il maintient ici un dualisme, il faut remarquer qu'il tend clairement vers la non- dualité. C'est bien parce qu'on reconnaît en Inde l'évidence habituelle du je et du tu dans le mnde relatif qu'on parle de non-dualisme et non de monisme. On dépasse constamment la paire de contraires, je et tu, expérimentée au quotidien pour aller vers une unité qu'on peut plus expérimenter que concevoir.

Buber insiste en fait sur une recherche d'un Je universel, qu'il baptise "personne" par opposition à l'individu, mais qui semble plus proche du Je universel du Védanta que de la notion habituelle et occidentale de personne : "La personne dit : Je suis; l'individu dit : je suis ainsi. Connais-toi toi-même, cela signifie pour la personne : connais-toi toi-même comme être et pour l'individu : connais ton mode d'être. L'individu, en se distinguant des autres êtres, s'éloigne de l'Etre." [cet "individu non distingué des autres êtres" n'est-il pas bien proche du Soi védantique?] Le "revirement" vers Dieu vient d'après Buber d'une phase de désespoir qui survient en faisant la différence entre le Je réel et le Je irréel. C'est la voie même de la Connaissance, avec cependant la notion de désespoir qui lui est rajoutée.

Il faut attendre les deux tiers du livre pour que l'auteur émette sans aucun ambages une idée fondamentalement védantique : "Le Je est ici la périphrase d'un mot que nous n'avons pas et qui désignerait un Soi sans Je." C'est bien parce qu'il n'ya pas de mots pour désigner exactement cette transition du petit "je" individuel vers le Soi qu'en sanskrit on parle dans les deux cas d'âtma, "soi-même", les traducteurs introduisant une majuscule (il n'y en a pas en sanskrit) quand ils sentent d'après le contexte qu'il s'agit du Soi.

La voie contemplative est une dissolution progressive du je individuel : si Buber ne souscrivait pas à cette notion, pourquoi dirait-il : "Nous ne pouvons parler avec Dieu que lorsque plus rien ne parle en nous?" Est-ce que la première chose qui a tendance a s'exprimer lorsque l'on sort du silence complet de la méditation profonde n'est pas le "je", par exemle déjà ce "je" corporel qui s'impose à notre conscience automatiquement quand on se réveille par exemple, qu'on se pince et qu'on se dit : "Moi, c'est moi!"?. 

Le Tu est en fait un appât pour amener le poisson de la conscience à sortir de la mare de l'égo, cela ne veut pas dire qu'il est 100% personnel : "Crois à la simple magie de la vie, crois que l'on peut vivre au service du Tout...Toute parole fausserait les faits : les êtres vivent autour de toi, et quel que soit celui dont tu t'approches, tu arrives toujours à l'Etre". En d'autres termes, nous pouvons dire que certes, le Tu existe, mais il est ultimement impersonnel, puisqu'il débouche à chaque fois sur l'Etre fondamental.

Il faut bien comprendre qu'il y a deux "Cela" : le "Cela" en-deçà désigne le monde matériel et inerte, et c'est celui duquel parle Buber dans son langage. Par contre, le "Cela" du védanta est à l'opposé, il se trouve au- delà, il désigne la conscience pure. Ultimement, les deux se rejoignent en une seule prise de conscience, mais en pratique, le premier est mâyâ, couverture qui voile le second qui, lui, est conscience fondamentale. Celle-ci est désignée dans le langage de Buber par le Tu qui est à la base de tout mais a cependant du mal à percer "la croûte de la réalité matérielle", c'est "la haute mélancolie de notre destinée" et ce que les védantins appellent mâyâ. A ce moment-là, quand Buber affirme que le "Cela" est une allégorie et le "Tu" la Réalité consciente, il est d'accord avec les non-dualistes à condition de savoir traduire non pas les mots, mais les concepts que l'auteur met par dessous, c'est-à-dire à condition de parler de Tu comme la Réalité consciente(tat, littéralement "cela") et du celaqusens de Buber comme mâyâ. Tout ceci est une question de prise de conscience, de compréhension et de connaissance spirituelle, Buber le reconnaît quand il dit : "Cesser de croire à la servitude, c'est devenir libre", ou encore : "On peut se rendre maître d'un cauchemar en l'appelant par son nom véritable".

Le Tu est en quelque sorte la quintessence des relations : "La continuité du monde du Tu est faite de ce privilège : les moments isolés de la relation se groupent pour former une vie universelle de liens réciproques" Y a-t-il une grande différence entre cette sorte de Tu universel et le Soi dont parle par exemple la Brihad-Aranyaka Upanishad : " Ce n'est pas pour l'amour du mari que le mari est cher, mais pour l'amour de l'Atman (et ainsi de suite à propos de la femme, des enfants, etc...)" (Br. Ar. Up. 4. 5. 5)?

C'est pour cela que Je parle de paradoxe à propos de Buber : ni le Je ni le Tu qu'il met en avant ne sont réellement personnels. Pourquoi alors insite-t-il tant dessus, et avec lui ceux qui suivent une voie dévotionnelle? Il s'agit à l'évidence d'éveiller la force de l'amour spirituel, il le dit d'ailleurs clairement : "c'est en vertu de sa capacité de relation seulement que l'homme peut vivre en esprit". En Inde on l'appelle la kundalini shakti, et cette force vitale fondamentale ne devient active pour assister le travail spirituel que lorsque son courant s'inverse et se dirige vers le haut.

C'est ce que Buber appelle le "revirement", Mme Guyon,elle, parlait dans le même sens de "recoulement" : "Le dogme du cours inéluctable des choses ne laisse pas de place à la liberté ni à sa révélation la plus concrète, celle dont la force paisible change la face de la terre : le revirement... La seule chose qui puisse devenir fatale à l'homme, c'est de croire à la fatalité" Buber parle de l'amour comme d'une "radiation cosmique". Nous sommes proche de la notion de champ unifié chère au védantins modernes. L'amour semble rajouter un côté personnel, mais si on suit l'image de Buber, une radiation cosmique est là pour tout le monde et peut difficilement être considérée comme personnelle.

A certains moments, Buber tombe dans la polémique, par exemple quand il reproche à la non- dualité d'être trop influencé par l'idée d'union sexuelle et qu'il dit : "La fiction, si noble qu'elle soit, n'est que fétiche, la croyance la plus sublime n'est qu'un vice": il s'agit d'un argument qu'on pourrait faiclement retourner si on le voulait contre sa présentation du Je et du Tu. Par ailleurs, il essaie d'associer automatiquement la notion de Soi à celle de repliement sur soi; ceux qui connaissent un minimum de non-dualisme savent bien que le Soi correspond au contraire à l'idée d'expansion maxima. Ce genre de qualifications n'aide pas à la discussion, de même que cela n'aiderait pas de qualifier a priori la notion de "Tu" de Buber de délire érotomanique d'une personne qui se sent perdu dans le vaste monde et qui imagine pour se consoler qu'il y a une autre personne très importante qui l'aime. Dire comme les psychologues que cette personne "délire dans le domaine de son désir" est une explication un peu courte.

En fait, Buber en arrive à une extension de la notion de relation qui évoque fort la non-dualité : "Dans la relation pure, tu t'es senti plus libre que tu ne l'as jamais été auparavant ni nulle part ailleurs, créature et créateur". En d'autres siècles, il aurait pu facilement être brûlé pour de telles affirmations confondant la créature et son auteur. La meilleure façon de réconcilier tous ces paradoxes est à mon sens de comprendre que l'intensité du "personnel" et de l'"impersonnel" peuvent croître en même temps. Les sages de l'Inde insistent là dessus: quelqu'un par exemple comme Jñaneshwar, qui vivait au Moyen-Age au Maharashtra était un grande figure du non-dualisme; cependant, en même temps, il avait une dévotion sans borne à son gourou, Nivrittinath, qui n'était autre que son frère aîné. Ceci montre que les deux pôles du personnel et de l'impersonnel peuvent aller de pair, surtout si le mystqiue a atteint un niveau suffisamment élevé. Même dans les mots français, on pourrait faire remarquer que "Tu" et "Tout" sont proches. Si on introduit dans le "tu" a priori personnel plus d'universel (le cercle du o), il deviendra sa propre origine et sa propre fin (répétition du t), il se transformera dans le Tout non pas par opposition au "Je" mais en union avec lui.

Raimon Panikkar et l'expérience cosmothéandrique

La rencontre des religions et des cultures, en particulier de l'hindouisme et du christianisme, est un sujet de réflexion central dans la pensée de Panikkar, on peut dire qu'il l'a dans les gènes puisque son père est du Kérala, la province qui constitue la pointe sud-ouest de l'Inde, et sa mère d'Espagne, plus précisément de Catalogne, une région qui est elle-même multiculturelle et géographiquement aussi bien que linguistiquement à cheval entre Espagne et France. Je l'ai rencontré en décembre 1999 à Sarnath, l'endroit de la première prédication du Bouddha près de Bénarès. Il venait présider un séminaire de la Fondation Abhishiktananda (le Père Henri Le Saux) organisé à l'Institut tibétain, et dont la dernière séance publique s'est déroulée en présence du Dalaï-Lama. Il était venu le rencontrer là malgré ses 81 ans et des problèmes de santé. Il s'agissait de retrouvailles, car il faisait partie du comité qui avait accueilli le chef des Tibétains à Sarnath quand il venait de fuir Lhassa et l'occupation chinoise en 1959.

Panikkar a publié une trentaine de livres et environ trois cent essais, il a vécu longtemps à Bénarès comme prêtre catholique, a écrit un livre de références sur les Védas, était ami du Père Le Saux et a enseigné les religions comparées aux Etats-Unis. Il sait de nombreuses langues, au point qu'on le qualifie de "pierre de Rosette" tellement il est capable de traduire non seulement les mots, mais les notions clés d'une culture à l'autre.

Il a appelé un de ses derniers ouvrages de synthèse L'expérience cosmothéandrique. Il souligne que la nouvelle conscience religieuse, comme les diverses traditions, doit sans cesse revenir sur le rapport entre trois pôles: Dieu ou l'Absolu, le monde et l'homme. En pratique, elle devra aller dans le sens de l'unité sans confusion de ces trois expériences, d'où le nom cosmothéandrique, aner, andros correspondant à l'homme. Il y a eu trois phases dans l'histoire humaine, pré-historique où l'être humain adorait diverses forces personnalisées de la nature et les ancêtres, en ce sens il y avait une orientation vers le passé; l'époque historique avec l'émergence du culte d'un Dieu personnel est caractérisée par un regard tourné vers l'avenir, l'eschatologie et le salut futur. Nous en arrivons finalement maintenant à la période de conscience transhistorique : "Dans la vision transhistorique et théanthropocosmique de l'univers, l'être humain se trouve avec des degrès variés d'harmonie et de tension, au sein d'une réalité cosmothéandrique dans laquelle toutes les forces de l'univers —de l'électromagnétique jusqu'à l'énergie divine, de l'angélique jusquà l'humaine— sont enchevêtrées. Il vit surtout dans le présent. Il est très prudent à propos de l'adoration. S'il doit révérer quelque chose, ce sera l'intersection du passé et du futur, du divin et de l'humain."

Le christianisme a beaucoup fait pour associer Dieu à l'Etre pur. Par contre, "dans le bouddhisme, les choses sont, mais l'être pur figé est une contradiction. L'être n'est ni un attribut, ni un sujet, ce qui est, c'est la fluidité du verbe "être"". Panikkar est d'avis que l'interprétation d'Ex 3 14 "Je serai ce que je serai" qu'ont développé des penseurs du XXe siècle en soulignant qu'elle était plus proche de l'original hébraïque est en fait entachée de la conscience historique qui a marqué ce siècle qui veint de s'écouler; mais maintenant nous évoluons actuellement vers une conscience transhistorique, sans pour autant régresser aux cultures primordiales d'avant l'écrit qui n'avaient guère de notion de temps historique. Panikkar recherche une voie du juste milieu entre "la paranoïa du monisme et la schizophrénie du dualisme". On pourrait parler aussi de mégalomanie du monisme mal compris quand l'égo, à la place de se dissoudre dans l'un, se gonfle et enfle ses défauts du même coup. Les gens du commun et les sages ont toujours perçu cette voie du milieu, mais les théoriciens et chefs religieux ont eu tendance à tomber dans des positions extrêmes.

Etre en soi, être en paix

Comme nous l'ont montré les réflexions de Panikkar, nous vivons actuellement dans un siècle plus ouvert où l'on peut discuter des questions profondes en se heurtant moins qu'auparavant à des réactions émotionnelles-dévotionnelles qui sinon limitent les échanges et comparaisons. Il faut déjà signaler que j'aurai tendance à parler de non-dualité plutôt que d'advaita ou de védanta, car la pensée non-duelle a une assise bien plus large que l'Inde elle-même, le dzogchen tibétain ou le zen par exemple sont des pensées typiquement non-duelles en dehors de la terre indienne. En Inde, on appelle astik celui qui est religieux, et nastik le mécréant. Asti signifie en fait "il est", sont donc religieux fondamentalement ceux qui croient en l'Etre.

Il y a un certain nombre d'avantage à insister sur l'aspect d'être de Dieu, comme l'a fait la théologie médiévale et encore plus le non-dualisme indien dans ses formes intermédiaires qui donnent une place à un Dieu personnel (le non-dualisme "mitigé" de Ramanuja par exemple): déjà, le philosophe et l'homme de bons sens peut croire en un tel Dieu facilement : personne ne doute qu'il soit ou que le monde soit, et donc il peut prendre appui là-dessus pour sa réflexion métaphysique. Comme le reconnaissent les théologiens eux-mêmes, la croyance au Dieu personnel retera toujours du domaine de la foi. Si Dieu est l'Etre fondamental, cela signifie que le monde est son corps, et que nous ne pouvons pas fondamentalement aller contre Dieu puisque nous sommes une partie de lui- même. De plus, les différents dieux sont toutes les manifestations du même Etre. Cela pose évidemment la question de l'existence du mal, que le dogme chrétien estime éternel et lui donne un lieu qui est l'enfer. En Inde, il y a une sorte de consensus pour dire qu'au niveau de l'itinéraire d'une personne de réincarnation en réincarnation, le mal est une manifestation temporaire qui sera finalement r